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10 février 2019 7 10 /02 /février /2019 10:40

Le journal de Renée Largerie

 

Lundi 11 octobre 1706

 

Gaspard s’est occupé de notre déménagement. C’est un homme très efficace qui sait prendre des initiatives. Sa situation lui a permis de constituer une petite fortune, modeste mais rassurante. Nous habitons maintenant à Ernée dans sa maison, achetée avec sa première femme. Un logis confortable, à deux étages, en plein centre de la ville. Je craignais de quitter les lieux de mon enfance. Mais, bizarrement, je me suis habituée à ma nouvelle vie sans difficulté.

Un élément a sans doute joué favorablement dans la facilité de mon adaptation à ma deuxième vie. Non seulement Gaspard est prévenant, gentil avec mes enfants mais il semble amoureux de moi. J’ai douté de cet amour, nous ne nous connaissons à peine. Je n’avais pas confiance en moi. Mon corps me paraissait définitivement flétri par mes grossesses et les drames que je venais de vivre. Gaspard réussit à redonner un peu de confiance en moi.

Je craignais notre nuit de noces. Je m’attendais à un de ces assauts dont mon pauvre Jean était si friand. Il n’y eut rien de tout cela. Gaspard parla longtemps alors que je masquais maladroitement mon corps que je considérais comme difforme. Il ne se passa rien et j’en fus si surprise que le lendemain c’est moi qui pris l’initiative. Il me parla alors de mes yeux, mes larges yeux aux clartés éternelles.

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3 février 2019 7 03 /02 /février /2019 11:47

 

Le journal de Renée Largerie

 

Vendredi 1er octobre 1706

 

Il me restait deux enfants. L’aîné de mes garçons, François et ma petite fille Louise. J’avais quitté la maison et je logeais chez mes parents à la Renardière. Jeanne aidait les religieuses pour les soins aux indigents. Pour ma part je n’avais ni l’envie ni le courage de faire de même. La mélancolie me guettait. Ma vie était-elle déjà finie à vingt-cinq ans ?

Je n’étais pas loin de le croire. Après quatre enfants, trois décès, veuve au corps fatiguée, à l’esprit embrumé par la souffrance, qui pouvait vouloir de moi ? L’idée de retrouver quelqu’un me paraissait impensable. Et pourtant, en juillet, Gaspard Boullard est venu voir mes parents. Veuf depuis peu, il avait entendu parler de mes malheurs et voulait demander ma main.

Employé dans les fermes du Roi, sans enfant, le parti paraissait très enviable pour mes parents. Ma première réaction fut brutale. Il n’était pas question pour moi de me remarier aussi tôt après mon propre veuvage. Il eut l’air de me comprendre et sa gentillesse me surprit. Il repartit, apparemment triste mais sans ressentiment.

Est-ce cette gentillesse, la grande déception de mes parents, l’insistance même du curé qui tentait de me persuader qui ébranlèrent ma décision ? Toujours est-il que je demandai à le revoir et nous nous sommes mariés le 27 septembre 1706. Depuis ce jour, je me suis remise à écrire. J’ai besoin de revenir sur cet événement qui semble bien avoir ébranlé ma pauvre vie.

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27 janvier 2019 7 27 /01 /janvier /2019 11:54

Le journal de Renée Largerie

 

Samedi 20 mars 1706

 

Quand une grande douleur nous saisis, on ne peut imaginer que cela pourrait être pire. En deux mois, j’ai perdu deux de mes fils. Après mon mari, notre pauvre famille a diminué de moitié. Joseph et Pierre ont rejoint leur père dans la fosse commune du cimetière bouleversé depuis le début de l’épidémie.

Sans ma fidèle Jeanne, je ne sais comment j’aurais pu surmonter ces épreuves. Ma pauvre petite fille, elle-même, ne pouvait me faire sortir de la léthargie douloureuse dans laquelle je me morfondais. Pendant deux mois je n’ai pu écrire la moindre ligne dans mon journal que je reprends aujourd’hui.

J’ai repris ma plume quand notre curé a annoncé un renversement dans le rapport entre naissances et décès dans la paroisse. Il en a remercié Dieu. Je ne peux m’y résoudre. Quand je m’agenouille pour participer aux prières communes, je pense plus à mes enfants disparus qu’à celui qu’on nous présente comme juste et bon. Où sont donc la justice et la bonté dans ce que nous venons de traverser ?

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20 janvier 2019 7 20 /01 /janvier /2019 10:15

Le journal de Renée Largerie

 

Vendredi 26 janvier 1706

 

L’épidémie fait toujours rage. Toutes les familles sont touchées. Notre curé a organisé une procession, implorant ainsi Dieu d’arrêter le fléau. Nous avons parcouru les rues de Gorron, nous arrêtant à la chapelle Saint-Jacques, au Bignon et à la chapelle Saint-Laurent près de la Renardière. La statue de la Vierge était portée par les représentants des corporations en tenue de gala. De nombreux pénitents, en aube blanche, chantaient de cantiques, certains même, se flagellaient.

Mais la ferveur populaire n’a guère ému notre Seigneur. Le glas ne cessait de teinter. La prière s’est alors transformée en rumeur. L’épidémie devait être apportée par les mendiants. Ce fut la chasse sur toute la paroisse. Des pauvres hères, même ceux qu’on connaissait depuis tout temps, durent s’enfuir. La colère se reporta alors sur tous les étrangers. Toute tête nouvelle de passage en ville entraînait la suspicion.

Je passe des heures, chaque jour dans notre petite chapelle Saint-Michel. Je tremble pour mes enfants. Pour moi, j’accepterais volontiers la volonté divine si je pouvais les sauver. Mais, que deviendraient-ils si je disparaissais ? Aucune lumière dans la chapelle. J’y étais comme dans un caveau, aux prises à une insondable tristesse, seule dans la nuit.

 

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13 janvier 2019 7 13 /01 /janvier /2019 11:40

Le journal de Renée Largerie

 

Vendredi 12 janvier 1706

 

                Un mois à peine après avoir mis en terre mon mari Jean, naissait ma première fille. Dès la première année de mon mariage, j’espérais ce moment. Je voulais apprendre à cette petite comment lutter contre ce qu’on faisait subir aux femmes de nos jours. Lui enseigner la résistance passive, sans éclat mais avec une volonté farouche, refusant cette condition que notre société leur imposait.

                Louise est un magnifique bébé. Curieusement ma bonne Jeanne semble moins intéressée par cette petite fille qu’elle l’avait été par les garçons. Je me demande même, en cette période troublée où la maladie continue son œuvre de mort, si on n’avait pas déjà admis qu’elle ne vivrait pas bien longtemps. Je m’insurge contre cette fatalité. Et si ma situation bien précaire de veuve avec quatre enfants en bas âge m’accable par moments, je retrouve du courage en pensant à ma fille.

                Hier, avec Jeanne et les enfants, nous sommes allés au cimetière. Le corps de Jean était là, dans la fosse commune et nous nous sommes recueillis. Les deux aînés chahutaient, peu sensibles à nos pleurs. Le passage à l’église remit un peu de calme. Nous nous sommes arrêtés près du baptistère où l’on a baptisée Louise. Le marbre rose et le dôme doré m’ont un peu apaisée.

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6 janvier 2019 7 06 /01 /janvier /2019 09:02

Le journal de Renée Largerie

 

Dimanche  13 décembre 1705

 

                Hier, nous avons porté en terre le corps de mon mari. L’épidémie dont ne nous connaissons pas encore l’origine fait des ravages. Mon père et Jean se sont dévoués jours et nuits, aidés par les religieuses qui sont étrangement calmes. Pour elles, il faut se soumettre à la volonté de Dieu. C’est tout juste si elles n’éprouvent pas une certaine joie à subir le fléau. Quand elles ont essayé de me persuader d’accepter humblement ce que Dieu a voulu pour mon mari, j’ai bien failli les insulter.

                Bien sûr, le pécher originel nous rend tous coupables. Mais les malheurs qui nous touchent me font penser que Dieu manque un peu de discernement.  Certes mon mari n’était pas un saint. Mais ce qu’il faisait depuis des mois pour le bien de tous méritait tout de même un peu d’indulgence. Ma situation et celle de mes enfants va devenir délicate. Pour l’instant, mes parents seront là pour m’aider, en espérant que mon père ne sera pas atteint à son tour.

                Ces premières nuits, seule dans mon lit, étrangement m’ont paru glaciales. Combien de fois ai-je espéré un peu de repos, sans craindre les assauts de mon mari. Et maintenant qu’il repose, inerte dans le froid du tombeau, je regrette déjà la chaleur de son corps trop généreux.

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30 décembre 2018 7 30 /12 /décembre /2018 09:14

 

Le journal de Renée Largerie

 

Mardi 02 juin 1705

 

                Je suis à nouveau enceinte. Décidément, ma vie pourrait bien se réduire à une succession de grossesses et d’accouchements. J’ai abandonné ma tentative de contrôle de la santé trop vigoureuse de mon mari. Comme j’ai lâché prise dans les soins de mon corps. A quoi pouvaient servir mes régimes alimentaires quand mes seins et mon ventre subissaient régulièrement des déformations monstrueuses.

                Je ne suis pas la seule dans  ma situation qu’on dit avantageuse. On peut se demander si la mort qui rôde depuis le début de l’année, frappant les plus jeunes et les plus vieux, ne poussait pas à créer  compulsivement la vie. Renouveler la population, perpétuer l’humanité, autant de sentiments confus qui déchaînent l’activité sexuelle. On dit même que lorsque le malheur frappe dans une famille, le soir même de la sépulture, les proches se précipitent dans leur couche pour s’abîmer dans le plaisir des corps.

                Quand notre pauvre père Renard s’est éteint à la Renardière où mon père lui avait réservé un lit, j’ai été touchée mais sans doute pas suffisamment. Mon mari, malgré la fatigue due aux soins qui se multipliaient, à peine la fosse refermée, voulut m’entraîner dans notre chambre. Je ne me suis pas résignée comme j’en avais l’habitude et prétextai un mal de ventre pour refuser l’assaut. Et ce soir, il me laisse tranquille, c’est pourquoi je peux écrire quelques mots dans mon journal.

               

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16 décembre 2018 7 16 /12 /décembre /2018 16:16

Le journal de Renée Largerie

 

Jeudi 12 février 1705

 

                On s’attendait à une vague de froid intense à Noël. Et, brutalement, la température s’est mise à monter. Depuis deux mois, on se croirait en automne. Pluie, vent, douceur vénéneuse… On a déjà connu des périodes de ce genre dans les années passées. Elles se sont toujours terminées par des épidémies, des disettes. Les miasmes prolifèrent quand ils ne sont pas détruits par de bonnes gelées. Les graines pourrissent dans les terres détrempées.

                Le nombre de décès, notamment chez les enfants en bas âge, l’emporte sur celui des naissances. Les mariages eux-mêmes se raréfient. On attend les beaux jours pour les célébrer dignement. Il n’est pas encore question d’épidémie mais les soignants s’y préparent. Mon père, mon mari et les trois religieuses de la Renardière se sont réunis à la maison lundi dernier. Ils sont inquiets et prennent leurs précautions : aménagement de chambres pour accueillir les indigents, contact avec les apothicaires pour renouveler les stocks de médicaments…

                Je suis allée hier, à la demande de notre curé, visiter une famille qui venait de perdre un enfant de six mois. On a beau en avoir l’habitude, ce genre de disparition bouleverse toujours. Notamment chez les pauvres qui, apparemment, semblent s’attacher plus fortement à leur progéniture. A moins que leur manque d’éducation les empêche de maîtriser la manifestation de leurs émotions  En rentrant chez moi, alors que la lumière devenait blafarde, j’aspirais au repos, le cœur plein de pensées funestes.

 

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9 décembre 2018 7 09 /12 /décembre /2018 15:48

Le journal de Renée Largerie

 

Mercredi 10 décembre 1704

 

Samedi dernier, avec quelques dames de la paroisse, j’ai participé à la distribution de vêtements aux indigents. C’est notre curé qui a instauré cette pratique. Quelques semaines avant Noël, il recueillait des vêtements chauds, dons des familles aisées. Et il organisait une cérémonie officielle, après la grand- messe, pour la distribution. J’ai toujours été mal à l’aise lors de cette cérémonie. J’aurais préféré quelque chose de plus discret car certains indigents ont parfois honte de leur situation.

Parmi eux, notamment, il y a ceux qui sont tombés dans la misère après une maladie, un accident, voire un décès du chef de famille. Ceux qui ont subi une inondation, un incendie, détruisant leur boutique. La déchéance était alors une souffrance morale et, bien souvent, ils auraient aimé cacher cette souffrance plutôt qu’être exposés à la charité publique. Les bienfaiteurs pouvaient avoir des motivations diverses. Et certains d’entre eux, les moins sincères, se rassuraient au spectacle de la misère des autres.

Et puis il y avait les miséreux, pour qui la mort, seul but ultime de la vie, leur permettait d’avancer. Des cieux,  espérés accueillants, les faisaient tenir et les vêtements offerts mettaient sur leur visage un semblant de joie. Et ces sourires tristes me bouleversent.

 

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2 décembre 2018 7 02 /12 /décembre /2018 11:41

Le journal de Renée Largerie

 

Vendredi 06 juin 1704

 

                Deux sœurs ont accouché le même jour. L’événement, en soi, n’est pas banal même pour des filles mariées le même samedi. La famille économisant un peu sur les frais des noces. Mais, cette fois, ce fut un véritable événement. Car les deux bébés sont illégitimes, les sœurs étant célibataires et bien jeunes pour accoucher. Le scandale a secoué la ville depuis plusieurs jours déjà. Les commérages allaient bon train quand la sage-femme elle-même y mit fin avec l’autorisation du chef de famille.

                Même si cela était rarement dit, de pauvres filles enceintes sans mari le devaient à leur père lui-même. Le scandale était étouffé en cherchant un pauvre bougre près à endosser la paternité en échange d’une situation qu’il n’aurait jamais pu trouver autrement. Cette fois, la situation était moins scabreuse et plus pittoresque. Il y a environ neuf mois, un régiment de hussards est passé par la ville. Deux soldats avaient trouvé refuge dans la ferme des deux jeunes accouchées. La suite se dispense d’explication.

                Les deux hussards devaient avoir un bel uniforme et des arguments décisifs. Peut-être même se sont-ils laissés aller à quelques contraintes. On condamnait, bien sûr, surtout les hommes. Mais certaines femmes ont, elles, rêvé de ces beaux amants, leur tendant un miroir dans lequel elles se trouvaient si belles.

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