Courage ou inconscience ?
Je n’allais pas tarder à éprouver mes certitudes. Je passe rapidement sur l’arrivée dans les tranchées. Je ne m’attendais à rien de bon. Je ne fus pas surpris. La terre allait être désormais notre élément. Sous toute ses formes. Poussière, boue, et toujours envahissante et collante. Au moment où nous avons mis les pieds dans le réseau creusé dans le sol du front, plus rien de nous, vêtements, peau, cheveux, yeux mêmes, ne fut épargné. Outre que nos uniformes faisaient de trop bonnes cibles pour les tireurs ennemis, les couleurs n’avaient plus guère de sens. Tout s’uniformisait. Un marron désespérant qui finalement s’harmonisa mieux avec le bleu horizon de nos nouveaux uniformes. Mais, pour l’instant, nos beaux pantalons garance se doublaient rapidement d’une couche brunâtre qui n’arrangeait pas notre triste sort. Fidèle à mes principes et à mes habitudes acceptées par mes compagnons d’armes, je cherchais d’emblée les endroits les plus confortables. Quoique le terme soit plutôt mal approprié. J’avais repéré très vite un poste de vigie. Plus haut que le reste de la tranchée, protégé par un blindage qui me parut assez solide, je réclamais à notre lieutenant la responsabilité de la surveillance de l’ennemi. Il fut un peu surpris. Il connaissait la véritable valeur de nos blindages. Il savait aussi que l’excroissance, sur le haut du parapet, était une cible favorite pour les plus proches artilleurs allemands. Il accepta cependant ma demande. Il semblait avoir confiance en moi. La suite prouva qu’il ne fut pas déçu. Tout du moins en matière de combat. Pour le reste, ce fut une autre histoire.
Lors de notre première sortie de la tranchée, je fus à ses côtés dès que le sifflet retentit. Il me regarda partir droit à l’ennemi avec une surprise peut-être amusée. Il devait penser qu’au premier soldat abattu, j’allais tenter de me protéger comme la plupart des novices lors du baptême du feu. Il ne se doutait pas que ma certitude n’avait pas faibli. Je vis autour de moi des hommes touchés par le métal brûlant alors qu’ils se terraient dans les multiples trous qui bouleversaient le sol de l’espace entre les deux tranchées. Je les imaginai agonisants sur les brancards immondes avec leurs pansements ridicules. J’en vis d’autres, debout, qui brusquement s’effondraient soulevés presque sous le choc des balles. Je ne doutais pas que ceux-là étaient morts. Et je me redressais en zigzaguant avec, je crois une espèce de jubilation que jusque-là je n’avais jamais connue. On m’expliqua plus tard que l’excitation face au danger pouvait être grande et procurer un certain plaisir. C’était donc du plaisir que j’éprouvais alors. Qui n’avait rien à voir avec quelque chose de connu jusqu’alors pour moi. Quand la retraite sonna, je fus presque déçu. Et le retour, bredouille, vers notre tranchée me fut très pénible. Sans doute comme l’attaque elle-même pour les soldats apeurés. Dos à l’ennemi, je n’avais plus aucune certitude. J’avais déjà entendu parler des plaies pénétrantes à la fesse. Qui pouvaient être mortelles, soit. Mais l’idée même d’une telle humiliation me terrorisait. Je rampais alors comme les autres, et attendais la douleur en tremblant pendant tout le parcours du retour.
Mon attitude au front marqua toute la compagnie. Et en particulier notre lieutenant. Ma réputation en sortit renforcée. Avant on me craignait un peu. Désormais on me respectait. J’aurais pu, je crois, demander toutes les faveurs possibles, dans le cadre bien sûr de la discipline militaire, elles m’auraient été accordées. Globalement, donc, l’aventure devenait assez belle à vivre. Mais elle devait me réserver quelques surprises moins glorieuses, sans doute, mais tout autant excitantes. Jusqu’à la dernière, la plus inattendue qui m’a amené là, dans cette casemate infâme, attendant une mort presque assurée. Même si une petite voix continue à chuchoter simulacre, simulacre…