Suite et fin du récit d’Alain aux prises au péché mortel
Monsieur l’abbé, lui dis-je la voix chevrotante et le regard détaillant la pointe de mes pieds, il faut que je me confesse maintenant. Mais, voyons Alain, tu t’es confessé hier et tu as communié ce matin, tu pourras revenir à confesse samedi prochain si tu veux…Il me disait cela d’une voix calme et douce, un brin amusée peut-être. Il faudrait avoir commis un péché mortel pour être dans l’obligation de se confesser de façon aussi urgente or tu n’as sûrement pas commis de péché mortel, ajoutait-il dans l’ignorance de ce qui m’amenait vers lui de façon si impérieuse. Mais c’est, monsieur l’abbé, que je pense vraiment être en état de péché mortel, lui avouais-je du bout des lèvres en relevant, vers lui, des yeux emplis de terreur et de remords. En une seconde je vis l’abbé pâlir. Il me dit de le suivre à l’intérieur de l’église et j’emboîtais immédiatement son pas pressé. Il me fit asseoir auprès de lui sur le premier banc venu. Je le sentais grave, anxieux, à la hauteur de l’horrible révélation que je devais lui faire. Sans prendre la seconde du temps qu’il lui fallait pour observer le rituel de la confession, l’abbé me demanda de lui dire ce qui s’était passé de si grave durant ces dernières heures. Monsieur l’abbé, ce matin vous m’avez donné la communion à midi moins dix…Le souffle commençait à me manquer pour lui dire la suite et, fermant les yeux comme pour se préparer à entendre la plus ignoble chose, l’abbé Boué me rappela le Dieu infiniment bon pour lequel à tout péché il y a miséricorde. C’est ainsi qu’encouragé par l’espérance de la Rédemption, je faisais l’aveu solennel du crime dont je m’étais rendu coupable ce matin. Eh bien voilà, monsieur l’abbé, en sortant de l’église je me suis soudain rappelé que…on se doute que cela était bien difficile à dire…que j’avais mangé un croissant moins d’une heure avant de communier…Voilà, j’avais avoué mais serais-je, ne serait-ce qu’à moitié, pardonné ? Je n’eus pas longtemps à entendre la sentence. Mon bon abbé Boué poussa alors un immense soupir de soulagement. Ce n’est que ça ? me demanda-t-il, et en plus tu ne l’as pas fait exprès ? Alors, tu peux aller en paix, c’est juste une petite faute vénielle pour laquelle tu réciteras trois Notre-Père et trois Je vous salue Marie. Peut-être plus pour me faire pardonner de l’avoir mis en retard à la prière de l’angélus que pour avoir englouti un croissant sans avoir regardé ma montre…
Trois ans plus tard, au mois de juin 1960 dans la chapelle du lycée de Laval, lors de la première messe célébrée après la Communion Solennelle, je me suis abstenu d’aller prendre l’Ostie car je pensais bien avoir avalé un croissant moins d’une heure auparavant. J’en ai éprouvé bien du regret car ce jour-là, alors que je ne l’avais plus revu depuis son office à la paroisse de Gorron, la communion était distribuée par l’abbé Boué, récemment nommé aumônier diocésain et cela aurait été mon ultime rencontre avec lui. Comme beaucoup de gorronnais de mon âge, et quelques-uns plus anciens, je n’ai jamais oublié ce prêtre généreux et enjoué qui a autant animé son catéchisme du jeudi matin que nos courses folles, pendant les heures de patronage au Taillis de la Mort ou les séances de diapos bandes dessinées les après-midi où il pleuvait.
Le Père Louis Boué est décédé le 15 septembre 2017, à l’âge de 89 ans. Peut-être que là où il est maintenant on vient encore lui confesser, bien tardivement, avoir parfois mangé un croissant ou une brioche moins d’une heure avant de recevoir la Communion…