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8 décembre 2013 7 08 /12 /décembre /2013 12:15

Une nouvelle de Françoise Bouchet. N’hésitez pas à m’envoyer des fictions, quel qu’en soit le thème. JC.

Elle s’endort, souffle de cristal. Je colle ma joue contre sa poitrine décharnée. L’oreille immobile sur le tissu léger de sa chemise de nuit, mes sens harmonisés cueillent sa chaleur enchevêtrée à son subtil parfum. A peine perceptible, le cœur frémit, oscillant entre hier et demain. On le devine épuisé par l’ultime combat contre l’usure de presque quatre-vingt-dix années de battements. Je contemple maman, « ma maman », ses cheveux blancs et sa peau marbrée de brun, traces indélébiles du gouvernail intransigeant du temps. La couette de plume engloutit le corps amaigri et frêle. Elle ne peut s’éteindre ainsi. Ses paupières diaphanes s’ouvriront, son sourire enluminera notre communion, bientôt. Pour l’heur, le sommeil emporte sa lassitude. Tant mieux.

Elle n’a jamais voulu quitter le petit logis, refuge d’après la guerre, d’après la fuite. Ici, le temps figé ravive, à chaque visite, l’âme du garçonnet. En bas, son atelier de couturière demeure intact, rangé, briqué comme à l’origine. Il côtoie la minuscule cuisine de nos dîners en tête à tête dans la chaleur du poêle ronflant. Sous le toit, sa chambre et son lit de coin au creux duquel aucun homme ne fut accueilli ; à côté, la mansarde, vestige de ma chambre d’enfant. J’y reviens pour quelques jours, près d’elle, souvenirs au ventre. Elle refuse l’hôpital. Je ne saurai l’y contraindre.

En ce jour de juin, la chaleur de l’air est suffocante. Les volets mi-clos emprisonnent à peine l’inestimable fraîcheur des vieilles pierres. Dans une frasque soudaine, l’orage éclatera, question de minutes ou d’heures et brisera enfin l’oppression d’un ciel ténébreux. Pourtant, je dépose des vieux journaux et du bois sec dans le foyer de la cheminée. A son réveil, je craquerai l’allumette. Fusionnels, nous contemplerons les flammes et guetterons, hypnotisés, leurs crépitements joyeux. Les rires bienveillants de ceux qui nous ont quittés empliront la pièce. J’affectionne tant cette lueur capricieuse qui peuple les murs de spectres hilares à la tombée de la nuit. Alors, elle me racontait encore et encore, telle une vieille légende, notre histoire. Je buvais son chant, mythe fondateur de notre existence. Parfois, ses yeux s’embuaient, un léger retroussement de nez s’esquissait, un tremblement à peine perceptible agitait ses lèvres. J’implorais, anxieux : « encore maman », rien que pour m’assurer la capture égoïste de sa voix mélodieuse et de son attention. Une fugace douleur physique m’étreignait, l’angoisse que le carrousel des esprits la happe et l’emprisonne dans le filet des mystères de la réminiscence, pour l’arracher irrémédiablement à mon amour.

Elle m’enveloppait alors de sa présence et me psalmodiait de longs poèmes qui parlaient d’exodes.

Je remue quelques cendres oubliées, des traces de papiers consumés, des bribes de vieilles photographies à demi-brunies par une crémation indolente.

J’en retire un fragment de poésie. Seules quelques hampes élancées et fières jouent encore les funambules et rebondissent, souples et gracieuses, sur les lignes d’une page déchirée de cahier d’écolier. Le feu a grignoté la fine écriture violette : « Chaque matin, croise sur mon chemin l’absence de l’enfance, mais tu es là, promesse de len… ».

Cette photo-là, c’est nous deux, des silhouettes à demi-carbonisées : elle, vingt-cinq ans, moi, à peine quatre. Pourquoi avoir voulu détruire ces reliques ? Pense-t-elle pouvoir ainsi gommer le passé et alléger le fardeau des souvenances pour franchir, purifiée, cette étrange passerelle qui nous attend tous et dont je la sens si proche maintenant?

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1 décembre 2013 7 01 /12 /décembre /2013 12:03

L’indifférence…

Tout le monde voulait savoir. Comment sont-ils ? Ont-ils l’air épuisés. Qu’ont-ils dit ? Nous n’avions que peu de choses à raconter. Nous venions de rencontrer des hommes semblables à nous, le visage marqué par la douleur de la guerre. Des hommes qu’il faudrait sans doute tuer sans hésiter, dès demain s’il le fallait. Je repensai alors aux discours de l’instituteur. Et je me sentis soudain très triste. Une tristesse épaissie sans doute par l’alcool qui se transforma rapidement en une sourde colère. C’est le lieutenant qui le premier vint nous avertir. Il était désolé mais nous allions avoir très rapidement de très gros ennuis. Le commandant était dans une grande fureur. Il parlait de trahison, de complot avec l’ennemi. La charge était tellement énorme que je ne pus m’empêcher de protester, exigeant de comparaître devant mes supérieurs. Le lieutenant me calma me demandant d’éviter l’affrontement. Il lui sera déjà bien difficile de plaider ma cause. Laissons au moins passer la nuit. Le commandant avait sans doute aussi forcé sur la bouteille. Le lendemain il était plus calme et les accusations moins graves. Il n’empêche qu’il fallait bien faire un exemple et un procès fut programmé. On avait évité le conseil de guerre mais le tribunal militaire devait être réuni. Mon défenseur insista sur ma conduite exemplaire au combat, conduite qui avait changé depuis ma blessure et mon retour au front. Le lieutenant lui-même vint témoigner évoquant à demi-mot l’affaire du suicide de son prédécesseur. Suicide supposé qui m’avait attiré beaucoup de brimades et d’ennuis en général. Je sentais bien que le tribunal hésitait. Faire preuve de faiblesse pouvait avoir des conséquences importantes sur le moral des troupes. Punir trop sévèrement, compte tenu du passé militaire du prévenu pouvait susciter des mouvements de révolte. Je fus condamné à quinze jours d’emprisonnement. Une peine purement symbolique, la prison n’étant qu’une des casemates que nous connaissions si bien. Un peu plus petite, c’est tout. Et comme le gardien unique me laissait sortir aussi souvent que je le voulais, ces quinze jours furent comme des vacances.

Après cet épisode, je sentis en moi quelque chose de changé. Il y avait eu l’invulnérabilité insouciante, puis le sentiment de révolte face à l’injustice. La peur et le ressentiment s’étaient peu à peu installés. Mais, désormais, c’était l’indifférence qui dominait. J’acceptais ce que le sort me réservait. Le bien, plutôt rare, comme le mauvais. Cette acceptation passive ne suscitait plus chez moi le moindre sentiment. Des émotions encore, mais fugaces. Je ne me protégeais plus lors des attaques. Mais je n’étais plus en première ligne. Je crois que j’avais fini par intégrer la masse des pauvres soldats qui subissaient cette guerre absurde. Quand les grandes offensives se déclenchèrent l’hécatombe fut telle que les sous-officiers eux-mêmes s’interrogèrent. Pas devant nous, bien sûr, nous l’apprîmes par la suite. Dans notre compagnie nous ne comptions plus le nombre des morts. Et les ordres étaient à nouveau donnés. Il fallait avancer, bousculer l’ennemi. Si encore il y avait eu quelques succès… Mais, au contraire, chaque fois nous étions rejetés par des tirs de toutes sortes. On se demandait même si les Allemands ne s’amusaient pas de l’absurdité de ces ordres. Personnellement, je subissais en silence, attendant la mort avec, finalement, une réelle indifférence. C’est alors qu’apparut l’instituteur. Sa venue me sortit un peu de ma torpeur. Comment avait-il pu quitter sa compagnie, circuler le long du front sans se faire arrêter ? Il nous apprit que la révolte grondait dans de nombreuses compagnies. Que des soldats de plus en plus nombreux refusaient de franchir les parapets. Il s’adressait le plus souvent à moi, espérant un soutien. Or, je ne réagissais guère, englué que j’étais dans mon indifférence. Les soldats autour de moi l’écoutaient aussi d’une oreille plutôt distraite. Quand, tout à coup, le sifflet retentit. Cela pouvait arriver à tout moment. Machinalement tout le monde se prépara à un nouvel assaut. Je me tournai intrigué vers l’instituteur.

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24 novembre 2013 7 24 /11 /novembre /2013 12:04

La trêve…

Je n’avais jamais vraiment réfléchi aux causes du conflit. Il me persuada que la conflagration mondiale arrangeait bien les affaires des nantis. Qu’au bout du compte, certains s’enrichiraient et d’autres perdraient presque tout, et bien souvent leur vie. Je ne comprenais pas entièrement ses analyses. Faire de la politique, dans mon milieu, était presque une maladie honteuse. Car pour ma famille, la politique était nécessairement l’expression d’idées de gauche, rouges, partageuses, attentatoires à la propriété privée. Je le trouvais beaucoup plus mesuré dans ses propos que la caricature familiale qui avait nourri mon enfance. Et si je ne le suivais pas dans le partage des richesses, je commençais à croire que cette guerre était injuste. L’enthousiasme des boutefeux de l’arrière, le patriotisme délirant de ceux qui échappaient à la tuerie prirent un autre sens à la lumière des réflexions de l’instituteur. Je finissais par me demander si on n’avait pas joué avec moi. Mon insouciance, mon égoïsme, mon courage comme ils disaient, n’étaient-ils pas le pire qu’on avait tiré de moi. Pour finalement profiter de ces instincts somme toute peu glorieux. L’instituteur quitta l’hôpital avant moi. Je ne renouai aucun lien avec d’autres blessés. Ils me paraissaient trop naïfs et pour tout dire un peu bêtes. Méritaient-ils qu’on leur ouvre les yeux comme on l’avait fait pour moi ? Je n’en étais pas très sûr. Et c’est avec ces interrogations que je repris le chemin du front.

Le nouveau lieutenant me ménagea un peu, compte tenu de mes blessures. Je me fis oublier. En retrouvant la vie du front, les alternances d’actions et d’ennui profond, les idées de l’instituteur s’estompèrent lentement. Je ne pensais plus qu’à une chose : la fin de la guerre. Sortir de l’enfer sans trop de séquelles et retourner chez moi. Cela me fait tout drôle de penser qu’à cette époque je regrettais Gorron, ma famille. Il m’arriva même de projeter quelques actions pour développer l’entreprise familiale. On avait transformé le vieux moulin à tan en turbine électrique. Cette énergie nouvelle me semblait prometteuse. Je ne connaissais pas grand-chose en la matière mais je sentais qu’il y avait là un potentiel économique à saisir. J’aurais sans doute passé la fin de la guerre à me renseigner sur la chose, à bâtir des projets, à croire enfin à l’avenir. Mais il y eut cette fameuse nuit de Noël. Nous avions presque tous reçu des colis de nos familles. Le mien était particulièrement bien garni. Notamment de charcuterie fumée et salée. L’oncle voulait sans doute corriger ainsi l’image que j’avais donnée de son corps de métier en évoquant avec lui l’état de la viande arrivant dans les tranchées. Je distribuais largement autour de moi des denrées inhabituelles. Je retrouvai ainsi une certaine aura disparue depuis déjà longtemps après ma permission.

A minuit, alors que le front était particulièrement calme, une trêve tacite entre les deux armées, nous entendîmes des chants monter de la tranchée allemande. Nous nous essayâmes aussi aux cantiques de Noël, bien que manifestement nous n’avions pas le talent de nos ennemis. Entre deux chants, des appels nous parvinrent. Certains chez nous comprenaient un peu l’allemand. Ils n’en croyaient pas leurs oreilles. On nous appelait pour trinquer à la naissance divine. La discussion fut vive. Beaucoup pensait au piège. Je décidai alors d’en avoir le cœur net. Je passai la tête au-dessus du parapet, prêt à plonger dans la tranchée si on me tirait dessus. Et, à ma grande surprise, je vis sur le parapet adverse un sapin illuminé près duquel un soldat brandissait un chiffon blanc. Après de nombreux échanges entre nous, deux camarades et moi décidâmes d’aller à la rencontre de nos ennemis. Nous avions dans les mains, bien en évidence, des bouteilles et des paquets de viande. Nous nous arrêtâmes à mi chemin entre les deux tranchées. Trois soldats allemands avancèrent alors vers nous. Eux aussi avaient des bouteilles dans les mains. Ce qui se passa ensuite fut très étrange. Il y eut peu de mots, les mains ne furent pas serrées. Mais nous trinquâmes ensemble, dans la lumière blanche de la lune. On nous raconta par la suite la scène. Les silhouettes qui se détachaient dans le sombre de la nuit. Les gestes qui exceptionnellement n’étaient pas agressifs, l’alcool bu au goulot, celui des Allemands n’était pas bien fameux. Puis la séparation empruntée et le retour à pas lents, un salut de la main qui marquait chez chacun la reprise des hostilités.

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17 novembre 2013 7 17 /11 /novembre /2013 11:45

La blessure, l’hôpital…

Quand je repris l’automobile du Père Payet pour la gare d’Ambrières, nous étions moins nombreux. Il fut un peu surpris de m’entendre lui adresser la parole. Je fus le plus juste possible. Je lui expliquai les risques mais aussi les probabilités de se sortir de la boucherie. Je crois qu’il m’en sut gré. Il me serra la main, me souhaitant bonne chance, un peu rassuré peut-être pour ses fils qui malheureusement ne revinrent pas tous à la maison. L’arrivée dans ma compagnie fut un peu étrange. Un mélange de plaisir, d’indifférence et de regrets. Revoir certains de mes compagnons m’était plutôt agréable. Même si j’avais du mal à sourire aux plaisanteries classiques qui m’accueillirent. Les permissionnaires qui étaient partis en même temps que moi avaient tous des histoires à raconter. Comme d’habitude, il était question de femmes et d’alcool. Je me rendis alors compte que le séjour à Gorron avait été pour moi particulièrement sage de ce côté-là. On m’incitait pourtant à raconter à mon tour, persuadé, dans mon village, que j’avais dû en faire de bien bonnes. On abandonna assez vite devant mon silence et une certaine passivité qui ne m’étaient pas habituelles. Lors de la première attaque, je sentis moi-même que quelque chose avait changé, en profondeur. En franchissant le parapet, je cherchai immédiatement où j’allais pouvoir me protéger. Et je ne progressai plus que d’un trou d’obus à l’autre alors que j’avais depuis longtemps moqué la légende qui voulait que les obus ne frappent jamais au même endroit. Je n’avais pas peur. J’étais tout simplement dans l’évitement du danger, regrettant les jours paisibles passés à Gorron. Evitement, calme, envie de me faire oublier. L’arrivée d’un nouveau lieutenant, ignorant la fameuse trahison qui m’avait valu tant de brimades, favorisa mon nouvel état d’esprit.

Il y avait cependant un problème lancinant qui perturbait mon calme apparent. Mon invulnérabilité, évidente au temps de mon exaltation guerrière, commençait à perdre de son évidence. Depuis que je me réfugiais dans les trous d’obus, que je me cachais derrière les cadavres de mes camarades, je prenais conscience de l’ampleur du carnage. Les blessés, les morts que je voyais à peine il y a encore peu, devenaient une véritable obsession. Je tentais de les compter. Leur nombre me parut délirant. Et c’est en contemplant un tas de corps déchiquetés lors d’une retraite classique après une attaque inutile que je sentis enfin l’acier. Je dis enfin car l’attente du métal dans ma chair était devenue insupportable. Une brûlure, très forte, au niveau du bras ou de la poitrine. Mais pas cette douleur correspondant à la vision des corps mutilés. Je restais sur le dos, le regard vers le ciel, étrangement calme. Et quand j’appelai le brancardier, il se demanda ce que j’avais vraiment. Quand il vit ma blessure, il n’eut plus aucun doute. Le bruit courut très vite dans ma compagnie. D’autres que moi s’étaient persuadés que je pouvais être indestructible. Alors que je passais près de mes compagnons, allongé sur le brancard, je souriais encore. Et puis la douleur arriva. La vraie. Celle qui cette fois correspondait bien aux visions d’horreur qui effrayaient tant les soldats. Heureusement je perdis connaissance au moment même où un médecin se penchait sur moi. Il m’a bien semblé que je le connaissais. Charles Gabriel sans doute. Et je fus un instant presque heureux de me retrouver ainsi dans mon village natal, loin de la guerre, loin de ces surprises, ces découvertes sur moi-même que les batailles m’avaient révélées.

A l’hôpital de campagne, pendant des semaines, je fus bien soigné. Ma blessure était grave mais pas mortelle. Une autre légende voulait que les infirmières devaient être jolies et prêtes à satisfaire tous les caprices des valeureux soldats blessés. J’allais sans doute encore décevoir mes camarades à mon retour au front. Les soignantes n’étaient pas toujours jolies et pas souvent très douces. Notamment les religieuses. Je n’irais pas jusqu’à dire qu’elles prenaient plaisir à nous faire souffrir mais, pour certaines, cette souffrance infligée pouvait être rédemptrice. Je ne m’étais jamais intéressé à la religion. C’est un voisin de chambre, un instituteur, qui aborda le sujet. Pour lui, la douleur était inscrite dans le dogme catholique. Jésus n’était-il pas lui-même mort sur la croix après de nombreux sévices ? Les martyrs chrétiens, suppliciés avec raffinement, peuplaient l’histoire de cette religion dans laquelle le péché originel justifiait un monde de souffrances. Sans aller jusqu’à croire que les petites sœurs dévouées jouissaient en secret de nos cris, de nos visages déformés, je les regardais d’un autre œil quand elles arrivaient pour les soins. Quant aux civiles, ceux qui tentaient quelques gestes un peu lestes se faisaient le plus souvent rabrouer et, couverts de honte, s’excusaient pour leurs bas instincts. Cela tombait bien pour moi qui n’avais vraiment pas la tête à cela. Avec l’instituteur, nous parlions de l’absurdité de la guerre, de l’imbécillité de certains ordres…

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10 novembre 2013 7 10 /11 /novembre /2013 12:11

La permission…

Si je reviens un peu sur les surprises que m’avait réservées la guerre, je dois reconnaître qu’elles n’étaient pas toutes à mon avantage. Egocentrique, je m’en doutais un peu. Soucieux de mon confort au détriment des autres, passe encore. Mais superstitieux, jouissant de la violence, capable de trahir la confiance de celui qui, malgré tout, était devenu très proche, cela me dérangeait un peu. Un peu seulement, je dois l’avouer. Le courage dont je faisais preuve, tout du moins aux yeux des autres qui ne connaissaient pas mon invulnérabilité, l’emportait sur le reste. Or ce courage commençait à me manquer. D’autres surprises s’ajoutèrent alors aux précédentes. Jusqu’à présent je ne me préoccupais guère de l’opinion des autres. Elle renforçait la mienne, je prenais. Elle allait à son encontre, j’ignorais. Il ne me serait jamais venu à l’idée de contester le bien-fondé d’un ordre. On me disait d’attaquer, j’attaquais. Mais l’acharnement évident des différents gradés qui croisaient ma route ébranla la soumission qui étonnait tout le monde. Plus la guerre avançait, ou plus précisément s’éternisait, dans un enterrement délirant, plus circulaient les discours contestataires. On parlait des planqués de l’arrière, des va-t-en guerre bien loin du front qui profitaient du chaos pour s’en mettre plein les poches. Je méprisais jusqu’alors les porteurs de propos défaitistes. Mais je commençais tout de même à tendre l’oreille. Des articles de journaux circulaient confirmant le décalage entre les bien-pensants magnifiant les batailles et la réalité de l’enlisement des troupes. C’est à cette époque qu’arriva pour moi la permission. La vraie, celle qui permettait de revoir son pays, sa famille et d’oublier un instant la vie délirante du front. J’ai déjà dit que ce passé me paraissait bien loin et que je n’avais guère envie de renouer avec lui. Mais, compte tenu des circonstances, je retournai vers Gorron avec, malgré tout, une certaine nostalgie, une douceur espérée qui m’étaient jusqu’alors étrangères.

Dans les trains qui me ramenèrent chez moi, j’évitai les permissionnaires trop bruyants. Contrairement à mon habitude, j’essayais de me faire oublier. Certains, me connaissant, en étaient étonnés. Les fanfarons m’ennuyaient. Les déprimés aussi. Qu’on me laisse tranquille. Je crois que c’était devenu la première de mes préoccupations. Il m’arrivait même d’accepter une place médiocre, en confort et vision, pourvu qu’on m’ignorât. Un réflexe encore, tout de même, quand nous arrivâmes à la gare d’Ambrières. Le père Payet était là, avec sa vieille Ford. Je vis tout de suite qu’il n’y avait pas la place pour tout le monde. Je me précipitai, m’installai à l’avant, sans un mot. Il n’était pas question de perdre quelques heures sur une permission qui restait, malgré tout, bien courte. Le père Payet ne fut pas étonné et rassura ceux qui n’avaient pu monter dans son automobile. Il reviendrait les chercher. Ils ne passeraient pas la nuit à la gare. Je me dis que, finalement, sa générosité allait lui rapporter quelque argent dont il était paraît-il friand. Etait-ce l’air du Bas Maine ? Je retrouvais bien vite le regard plutôt cynique que j’avais cultivé là, dans cette campagne soupçonneuse et mesquine. Je n’ouvris pas la bouche pendant le court voyage. Le père Payet aurait bien voulu, pourtant, avoir des nouvelles du front où ses huit fils étaient mobilisés. Mais je ne pouvais rien dire. Ce n’était pas par indifférence mais il m’aurait été impossible de le rassurer. Je préférais donc me taire. Se taire fut d’ailleurs l’essentiel de mon activité pendant la permission.

Je commençai par dormir, plusieurs jours d’affilée, ne sortant de ma chambre que pour les repas. La famille élargie, oncles et cousins, était invitée à la maison. Et je les décevais tous. Aucune anecdote, aucune histoire effrayante. On respecta tout d’abord mon silence. Mon père tenta de parler de l’entreprise. La tannerie avait du mal à se relever du terrible incendie. Par contre la salaison des viandes était plutôt prospère. J’appris que mon oncle avait obtenu un marché important au niveau de l’armée. J’avais peut-être mangé, sans le savoir, la production gorronnaise transportée jusqu’au front dans des tonnelets en bois. Cette éventualité me fit sortir de ma réserve. Alors que l’oncle, plutôt fier, attendait des félicitations pour son initiative, j’évoquai l’état de la viande qu’on nous servait là-bas. J’insistai sur les asticots qui grouillaient dans le fond des tonneaux, parlant même d’escroquerie de la part des fournisseurs. L’oncle se renfrogna et mon père dut prendre sa défense vantant le soin pris à la conservation des viandes par l’entreprise familiale. Cette petite passe d’armes, si j’ose dire, marqua la sortie de mon silence. Ils voulaient des nouvelles, ils allaient en avoir. Je profitais de toutes les réunions familiales ou amicales pour décrire en détail les horreurs de la guerre. Au début, on m’écouta, prenant plaisir à la frayeur ressentie. Puis, comme cela devenait insupportable, on finit par mettre en doute ce que je décrivais. Je n’inventais pourtant rien. Tout juste mettais-je ensemble des faits plutôt épars. Je compris alors que deux mondes avaient été créés par cette horrible guerre. Deux mondes qui ne pouvaient s’entendre. Effrayer mes proches ne m’amusait plus. Espérer transmettre la réalité de la guerre était totalement illusoire. Je rentrai donc pour la seconde fois dans un silence hostile qui dura jusqu’au dernier jour de ma permission.

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3 novembre 2013 7 03 /11 /novembre /2013 10:44

La faute…

J’aurais dû me douter que le service demandé n’allait pas être simple à réaliser. Mais je ne me doutais pas que la demoiselle, sous un dehors réservé, avait gardé de son enfance des caprices exagérés. Elle ne put supporter la frustration. Sans doute ce qui était programmé était-il de la plus grande importance pour elle. Je subis tout d’abord la colère destinée au lieutenant. Puis il y eut les larmes. Marie qui tentait de consoler sa maîtresse eut droit, elle aussi, au courroux par procuration. Le calme à peu près revenu, il fallut expliquer les raisons de la défection. J’insistais sur les contraintes de la guerre, sur le poids de la discipline militaire. La demoiselle semblait enfin s’intéresser à ce que vivaient les soldats au front. Jusqu’à présent, elle m’avait paru plutôt indifférente à la souffrance des combattants. Je profitais de l’intérêt nouveau pour notre pauvre sort et en rajoutais un peu. Marie pleurait. Et un peu débordée par son émotion oublia la présence de sa maîtresse. Elle se rapprocha de moi. Je crus un instant qu’on allait me chasser mais je répondis aux baisers qui prenaient une tournure un peu délicate. Normalement la demoiselle aurait dû quitter la cuisine. C’est tout du moins ce que j’escomptais, incapable d’interrompre l’ardeur de Marie. Je ne me voyais pas repartir au front sans ma petite compensation. Mais rien ne se déroula comme je l’avais prévu. Non seulement la jeune maîtresse ne quitta pas la salle mais participa activement à des ébats qui dépassèrent toutes mes espérances. Sur le chemin du retour, j’essayais de me repasser les images surprenantes qui occupaient mon esprit. N’avais-je pas rêvé ? J’imaginais le remords de la demoiselle un moment débordée par un trop grand désir frustré. Et je me promis de ne plus remettre les pieds au domaine.

Je tins ma promesse, à la grande surprise du lieutenant. Je prétextais une santé précaire et peut-être les débuts d’une de ces maladies honteuses qu’attrapaient trop souvent les clients des bordels. Le lieutenant retourna donc seul voir sa belle. Il avait l’air heureux. Sans doute que la demoiselle avait oublié sa faute et qu’elle goûtait pleinement ce qu’elle avait découvert avec un usurpateur dont elle se souvenait à peine. Une, par contre, n’avait rien oublié. Et contre toute attente elle semblait regretter mon absence. Jalouse sans doute du bonheur de sa maîtresse, elle finit par tout avouer au lieutenant qui venait de refuser ses avances. J’appris par la suite le drame qui s’était déroulé dans la famille bien sous tout rapport. Le lieutenant ne m’adressa plus jamais la parole. Il faut dire qu’il n’en eut guère l’occasion. Dans les jours qui suivirent le drame familial, une attaque fut programmée. Moi qui n’avais peur de rien je ne pus qu’être étonné par l’audace du lieutenant. On aurait pu croire qu’il cherchait à se faire tuer. Le doute ne dura guère. Et des bruits circulèrent dans les tranchées. J’étais le responsable du suicide du lieutenant. Je lui avais volé sa fiancée. Certains parlèrent même de viol. J’eus toutes les peines du monde à me disculper. Et le doute persista. C’est ainsi que je fus de toutes les corvées, de toutes les missions dangereuses et il y en eut beaucoup. Volontaire je pouvais risquer ma vie, ou plus exactement je pouvais vérifier que mes certitudes étaient bonnes. Je n’allais pas mourir au cours de cette guerre. Mais injustement persécuté, la donne n’était plus tout à fait la même. Je me demandais si dans ce cas de figure mon invulnérabilité n’allait pas m’être sournoisement enlevée.

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20 octobre 2013 7 20 /10 /octobre /2013 10:08

Une certaine réputation…

Ma première surprise eut lieu au plus fort du combat. La première fois où nous réussîmes à envahir la tranchée ennemie. Je me revois bondissant au-dessus du parapet qui, en passant, me parut autrement mieux étayé que le nôtre. Je tirais avec une certaine délectation dans le dos des fuyards avec ce mépris pour les lâches qui ne me quittait plus. Et quand un Allemand me fit face, baïonnette au canon, je fus un peu surpris. Heureusement le moment d’hésitation fut de courte durée. Sinon, je crois bien que l’aventure se serait arrêtée là. Le soldat était grand, athlétique et son regard froid et bleu m’impressionna un peu. Il ne semblait pas avoir peur. On aurait même dit qu’il souriait. Il semblait, lui aussi, plein de certitude. Une certitude aussi forte que la mienne ce qui m’étonna. En une fraction de seconde je le vis, débordé par l’attaque française et il me parut alors plutôt présomptueux. La charge fut brève. Sa baïonnette glissa le long de mes côtes. La mienne plongea très bas dans l’abdomen. Il hoqueta. Ses yeux bleus s’ouvrirent très grands, incrédules. Il ne semblait pas souffrir alors que je prenais un certain plaisir à remonter la lame comme on m’avait appris à faire. Une technique mortelle et très douloureuse nous avait-on dit. Je fus presque déçu de ne pas vérifier le deuxième terme de la démonstration.

A partir de ce jour, je fus toujours volontaire pour diriger le groupe de nettoyeurs. Quand une tranchée était prise, qu’elle soit allemande ou française d’ailleurs, il fallait achever les blessés ennemis qui n’avaient plus aucune chance de survie, tant les blessures étaient laides. Une démarche presque humanitaire en quelque sorte. Seulement il n’était pas question de gaspiller des munitions. C’est tout du moins ce qu’on nous avait dit alors que des milliers de balles étaient tirées chaque jour par la moindre compagnie. Il fallait donc en finir à l’arme blanche. Certains se cachaient derrière une miséricorde douteuse. On aidait ces pauvres types, de toute façon condamnés, à mourir rapidement. On pouvait se demander alors pourquoi ils pouvaient parfois prendre tout leur temps pour déchirer la gorge souvent offerte ? Je ne pratiquai jamais cette vengeance sadique, ce plaisir pervers nourri de la souffrance de l’autre. Par contre, je dois avouer que là encore, l’excitation était grande. Le sentiment immature sans doute d’une toute puissance infantile.

Toujours volontaire pour les missions les plus dangereuses ou les besognes moins nobles mais nécessaires dans une guerre dont personne n’avait imaginé la barbarie, j’étais aux yeux des chefs, le soldat modèle. On me donna même du galon. Pas grand-chose, bien sûr, mais suffisamment pour sortir du lot. C’est ainsi que je pus fréquenter un peu la noblesse des armes. Et ce fut ma deuxième surprise. Par l’intermédiaire du lieutenant avec lequel, je peux dire, j’avais noué quelques liens affectifs, je connus d’autre plaisirs de la guerre partagés par les chefs. Il s’agissait de repas inimaginables pour l’homme de troupe condamné à l’immonde popote du front. Sans doute aiguisée par le danger tout proche, la recherche des mets les plus fins, des alcools les plus chers était devenu le sport favori des officiers. Je goûtais ainsi des choses sublimes auxquelles notre position sociale gorronnaise, pourtant respectable, ne pouvait nous permettre d’accéder. Il en fut de même pour les femmes. Je croyais avoir approché, dans les maisons closes, où j’avais acquis une certaine position, l’aristocratie des plaisirs tarifés. Mais je n’imaginais pas que les femmes du monde, certes parfois mariées et respectables, pouvaient rivaliser avec les plus expérimentées des filles qu’on dit vénales. Là encore, la proximité du danger y était sans doute pour beaucoup. Toujours est-il qu’il y avait souvent, dans ces repas hors normes, des femmes venues de loin pour suivre un mari, un amant, ou pour en découvrir un cherché depuis longtemps. Les aléas de la guerre bouleversant souvent les programmes les mieux préparés, certaines de ces femmes se trouvaient seules au sein des militaires auréolés d’exploits, sentant encore la poudre. Et il ne fallait pas plus de quelques coupes d’un champagne millésimé pour que la nuit se terminât dans un hôtel bien souvent indigne du statut social des partenaires. Mais à la guerre comme à la guerre disait le couple d’une nuit un peu honteux mais paradant quand même devant les malchanceux ayant terminé leur nuit bien seuls avant de retrouver le front.

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13 octobre 2013 7 13 /10 /octobre /2013 11:58

Courage ou inconscience ?

Je n’allais pas tarder à éprouver mes certitudes. Je passe rapidement sur l’arrivée dans les tranchées. Je ne m’attendais à rien de bon. Je ne fus pas surpris. La terre allait être désormais notre élément. Sous toute ses formes. Poussière, boue, et toujours envahissante et collante. Au moment où nous avons mis les pieds dans le réseau creusé dans le sol du front, plus rien de nous, vêtements, peau, cheveux, yeux mêmes, ne fut épargné. Outre que nos uniformes faisaient de trop bonnes cibles pour les tireurs ennemis, les couleurs n’avaient plus guère de sens. Tout s’uniformisait. Un marron désespérant qui finalement s’harmonisa mieux avec le bleu horizon de nos nouveaux uniformes. Mais, pour l’instant, nos beaux pantalons garance se doublaient rapidement d’une couche brunâtre qui n’arrangeait pas notre triste sort. Fidèle à mes principes et à mes habitudes acceptées par mes compagnons d’armes, je cherchais d’emblée les endroits les plus confortables. Quoique le terme soit plutôt mal approprié. J’avais repéré très vite un poste de vigie. Plus haut que le reste de la tranchée, protégé par un blindage qui me parut assez solide, je réclamais à notre lieutenant la responsabilité de la surveillance de l’ennemi. Il fut un peu surpris. Il connaissait la véritable valeur de nos blindages. Il savait aussi que l’excroissance, sur le haut du parapet, était une cible favorite pour les plus proches artilleurs allemands. Il accepta cependant ma demande. Il semblait avoir confiance en moi. La suite prouva qu’il ne fut pas déçu. Tout du moins en matière de combat. Pour le reste, ce fut une autre histoire.

Lors de notre première sortie de la tranchée, je fus à ses côtés dès que le sifflet retentit. Il me regarda partir droit à l’ennemi avec une surprise peut-être amusée. Il devait penser qu’au premier soldat abattu, j’allais tenter de me protéger comme la plupart des novices lors du baptême du feu. Il ne se doutait pas que ma certitude n’avait pas faibli. Je vis autour de moi des hommes touchés par le métal brûlant alors qu’ils se terraient dans les multiples trous qui bouleversaient le sol de l’espace entre les deux tranchées. Je les imaginai agonisants sur les brancards immondes avec leurs pansements ridicules. J’en vis d’autres, debout, qui brusquement s’effondraient soulevés presque sous le choc des balles. Je ne doutais pas que ceux-là étaient morts. Et je me redressais en zigzaguant avec, je crois une espèce de jubilation que jusque-là je n’avais jamais connue. On m’expliqua plus tard que l’excitation face au danger pouvait être grande et procurer un certain plaisir. C’était donc du plaisir que j’éprouvais alors. Qui n’avait rien à voir avec quelque chose de connu jusqu’alors pour moi. Quand la retraite sonna, je fus presque déçu. Et le retour, bredouille, vers notre tranchée me fut très pénible. Sans doute comme l’attaque elle-même pour les soldats apeurés. Dos à l’ennemi, je n’avais plus aucune certitude. J’avais déjà entendu parler des plaies pénétrantes à la fesse. Qui pouvaient être mortelles, soit. Mais l’idée même d’une telle humiliation me terrorisait. Je rampais alors comme les autres, et attendais la douleur en tremblant pendant tout le parcours du retour.

Mon attitude au front marqua toute la compagnie. Et en particulier notre lieutenant. Ma réputation en sortit renforcée. Avant on me craignait un peu. Désormais on me respectait. J’aurais pu, je crois, demander toutes les faveurs possibles, dans le cadre bien sûr de la discipline militaire, elles m’auraient été accordées. Globalement, donc, l’aventure devenait assez belle à vivre. Mais elle devait me réserver quelques surprises moins glorieuses, sans doute, mais tout autant excitantes. Jusqu’à la dernière, la plus inattendue qui m’a amené là, dans cette casemate infâme, attendant une mort presque assurée. Même si une petite voix continue à chuchoter simulacre, simulacre…

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6 octobre 2013 7 06 /10 /octobre /2013 10:26

Trop sûr de moi, sans doute…

Il y a parfois des forces qui nous dépassent. Je savais bien qu’en contestant les ordres imbéciles de notre commandant je risquais gros. Mais les premiers pas étant faits, il n’était plus question de reculer. Il y a vingt ans, j’aurais pu aller chercher mon larcin derrière le bois du préau de l’école et tout remettre en place. D’autant plus que je n’avais que faire de ces fournitures. Et l’affaire aurait été réglée pour tout le monde. Mais je n’ai jamais pu m’y résoudre comme si l’enjeu pour moi était devenu essentiel. De la même façon, le danger que représentaient les ordres imbéciles n’était pas pour moi un véritable problème. J’en avais vu bien d’autres. Mon lieutenant essayait de me convaincre. J’aurais pu, sans déchoir, accepter les faveurs qu’il me faisait miroiter. Je ne serais pas cette fois en première ligne. Peut-être que j’aurais même pu ne pas franchir le parapet. Mais je m’obstinais. Certains crurent que je contestais les ordres pour protéger mes camarades. Ceux notamment qui les premiers tombaient. On les repérait très vite. Encore une fois, les veaux à l’abattoir. Mais il n’était nullement question de ça. La vie de ces trouillards m’importait peu. Je m’étais engagé dans un refus qui, cette fois encore, m’était devenu essentiel. Et je ne sais toujours pas pourquoi.

J’ai parfois cru que j’avais du mépris pour les soldats qui montraient leur peur. Je ne crois pas que cela soit tout à fait vrai. Je les classais plutôt dans la catégorie des instruments utilisables pour mon confort personnel. Quand après le défilé nous partîmes pour le front, je choisis la meilleure place dans le wagon enfumé. Je voulais pouvoir ouvrir la fenêtre quand bon me semblait mais en même temps avoir un accès aisé au couloir quand l’envie me prenait de me dégourdir les jambes. Je choisis alors mes voisins de compartiment. Personne n’osa me refuser. Certains étaient fiers d’avoir été choisis. D’autres subissaient sans rien dire. Et au cours du voyage, je déplaçais tout le monde au gré de mes envies. Je me demande encore pourquoi personne à ce moment ne s’est révolté, me jetant en dehors du compartiment. Cela aurait peut-être été pour moi une bonne chose. Mais ce ne fut pas le cas. Aussi quand nous stationnâmes dans des espèces d’appentis adossés à une colline proche du front je choisis encore la place qui me paraissait la meilleure. En changeant, d’ailleurs, sans vergogne, quand l’envie m’en prenait.

J’étais près de la porte, où plus précisément de l’ouverture qui permettait d’accéder au local sombre, dont les murs en bois avaient du mal à contenir la terre du talus. C’est là que je vis mes premiers blessés. Pour certains même, on peut dire à moitié morts. Les soldats, près de moi eurent un mouvement de recul. Certains détournèrent leurs regards. D’autres semblaient fascinés, pétrifiés. Moi, je crois pouvoir dire que j’étais simplement intrigué et curieux. Il faut dire que le médecin qui menait la petite troupe de brancardiers de retour du front était un Gorronnais que je connaissais un peu. Cela mettait un peu de familiarité dans la scène tout de même bien étrange, même pour moi. Il y avait les semi-valides qui avançaient péniblement. Je fus presque amusé par leurs pansements grotesques maculés de sang et de boue. Ils étaient silencieux, souvent courbés. J’avais presqu’envie de leur crier de se redresser. Je ne pouvais m’imaginer défait, abattu de la sorte. Il me semblait que tout cela manquait un peu de dignité. Et puis, derrière il y avait les demi-morts. Ceux-là m’intéressaient plus. J’entrevoyais des blessures incroyables et me demandais comment on pouvait continuer à vivre abîmés de la sorte. L’idée même m’était insupportable. Quand on reçoit de telles blessures, on doit mourir, voilà tout. C’est sans doute à ce moment précis que je me suis persuadé : je ne serai jamais blessé. Mort, peut-être, mais foudroyé. Il suffisait sans doute pour cela d’aller au devant du danger. Si notre fortune était bonne, on pouvait en réchapper. Sinon, l’exposition ne pouvait qu’entraîner une mort immédiate. Des protestations s’élevèrent. On ne pouvait donner en spectacle les blessés de la guerre aux jeunes mobilisés qui arrivaient au front. Le moral des troupes risquait de s’en trouver altéré. Et personne ne pouvait se douter que pour moi l’effet avait été inverse.

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29 septembre 2013 7 29 /09 /septembre /2013 12:00

Tout avait bien commencé…

Quand les cloches sonnèrent, l’enthousiasme chez moi ne fut nullement surjoué. Quitter le village, voir du pays, oublier l’usine… Rien ne pouvait me faire plus plaisir. Et je continuais à chanter et à boire dans les trains qui nous menaient à la ville de garnison, animé d’une joie profonde qui avait déjà quitté bon nombre des autres mobilisés. Je me souviens notamment du petit Gaspard Pouilleul, un autre Gorronnais qui semblait déjà bien triste. Il faut dire que celui-là n’avait jamais été très dynamique. Plutôt toute la misère du monde, en toutes circonstances. Je l’oubliai d’ailleurs très vite, attiré par un groupe de joyeux lurons déjà bien avinés. C’est comme cela que se forgea une camaraderie qui disparut seulement quand la guerre imposa sa loi. Mais avant de connaître le front, nous passâmes quelques semaines dans une ville de garnison. Les exercices, qui semblaient ennuyer beaucoup de monde, curieusement me plaisaient. Même lorsqu’il fallait marcher au pas sous des ordres parfois imbéciles. Dès qu’on demandait un volontaire pour montrer aux autres ce qu’ils devaient faire, j’étais toujours le premier. Il faut dire que plus l’exercice était périlleux, plus il me plaisait. Je me fis alors une belle réputation : apprécié par les chefs et envié par beaucoup dans la troupe.

Cela me valut quelques avantages. Outre le statut social, les sorties en ville étaient d’autant plus facilement accordées. Il y eut tout d’abord les débits de boissons avec leurs serveuses que je ne laissais pas indifférentes. Et puis, très vite, je devins le chouchou des dames des maisons closes qui fleurissaient dans la ville. Certaines me recherchaient et cela rajoutait à ce prestige social dont j’ai déjà parlé. J’appris beaucoup de choses dans ces lieux qu’on appelait chez moi de perdition. Même si je savais que dans la famille les mâles avaient bien souvent eu recours à ces filles trop fardées. La dépense physique, dans tous les sens du terme, la fête agrémentée d’alcool, le poids des responsabilités envolé… J’étais heureux. Et quand je défilai, la veille de notre départ au front, j’étais déjà convaincu que l’aventure continuait…

On m’avait mis au premier rang. Mon uniforme, au pantalon rouge ajusté, soulignait l’aisance de mon corps qu’on n’avait cessé de louer. La tête haute, je distribuais des sourires éclatants aux femmes qui me regardaient à la dérobée. Quant aux joyeuses pensionnaires des maisons qu’on avait libérées le temps du défilé, je leur jetais des clins d’œil égrillards, ne pouvant les saluer autrement. Elles criaient, riaient, me saluaient de la main, le bras dénudé sous le regard intéressé ou furibond des couples qui étaient venus voir le défilé. Je voyais bien qu’au cœur du défilé certains soldats se traînaient et ne semblaient guère goûter les joies de la mobilisation. Il faut dire qu’on les avait attifés d’uniformes dépareillés, le plus souvent mal adaptés à leur taille déjà peu avantageuse. J’ai eu le sentiment, qui ne fit que se confirmer par la suite, d’avoir plus affaire à des bovins menés à l’abattoir qu’à de fiers soldats défenseurs de la patrie. J’avais peu d’estime pour les geignards ne pensant qu’à rentrer chez eux, pour les couards qui angoissaient dès qu’il était question du front. C’est sans doute pour cela que leur sort ne m’a jamais vraiment intéressé. Ils me faisaient penser aux élèves de l’école de Gorron quand je m’étais servi dans l’armoire aux fournitures. Les menaces de punition collective en faisaient trembler plus d’un. Et leur peur renforçait ma volonté de provoquer le maître et pour tout dire la terre entière. C’est sans doute aussi pourquoi je me retrouve aujourd’hui dans une telle situation.

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