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12 janvier 2014 7 12 /01 /janvier /2014 11:02

Complexité de l’âme humaine…

Il en était de même pour d’autres comportements qui, dans d’autres contextes plus normaux, m’auraient paru monstrueux. Il m’arrivait parfois d’être aux côtés des soldats, tout près du parapet quand la bataille était déclenchée. Je me souviens d’un d’entre eux, tireur émérite, pour lequel on avait aménagé une petite tourelle blindée qui lui permettait d’atteindre l’adversaire sans risque trop important. Ce soldat était un jeune paysan, plutôt placide qui, je suppose, avait développé son talent en chassant très jeune. Il parlait peu, semblait parfois indifférent au drame auquel il participait. Mais quand il s’installait dans son poste d’observation et qu’il réussissait à atteindre mortellement un ennemi, sa jubilation était telle qu’il poussait des cris de joie bientôt connus de toute la tranchée. Les autres soldats se bousculaient alors dans les postes d’observation pour participer au spectacle. Et les cris de joie s’amplifiaient à chaque fois que le tireur faisait mouche. Cet engouement pour la mort de jeunes gens, même s’ils appartenaient au camp ennemi, m’horrifiait. Et pourtant, entraîné un jour par un de mes infirmiers, je suis allé moi-même dans le poste d’observation. Persuadé d’aller poser un regard critique sur un travers humain qui me révoltait, je me suis rapidement senti très mal à l’aise. Non seulement je n’éprouvais rien de particulier quand les silhouettes désarticulées étaient rejetées derrière le parapet adverse mais, assez rapidement, je sentais comme un regret quand notre tireur manquait sa cible. Et je dois, une nouvelle fois me rendre à l’évidence, j’étais alors pris par un jeu morbide qui finissait par me fasciner. Dans cette fascination, j’avais beau m’en défendre, entrait la mort de la cible.

Je suis parti d’une véritable condamnation d’un comportement inacceptable, même en temps de guerre, consistant à renier la parole donnée. Avec tout le recul permis par mon séjour à l’hôpital et l’expérience de quatre années de guerre, je maintiens fermement cette condamnation et estime être personnellement épargné de cette ignominie. Je ne me résoudrai jamais à accepter la seule prise en compte de la fin, en l’occurrence ici la victoire, quels que soient les moyens employés. On me dira que cela vient de mon statut de non combattant. C’est possible mais je n’en démordrai pas. Je suis par contre beaucoup moins assuré au sujet des plaisirs et des fascinations douteux que peuvent engendrer la violence, les destructions… Il m’est arrivé, au cours de ces quatre années, rarement tant la tâche était lourde, de m’aménager quelques phases de repos. Quand après les pires déchaînements les deux camps s’accordaient tacitement quelque répit, il m’arrivait de chercher, dans un silence relatif, les bruits des temps de paix. Bizarrement, dans ces moments, on pouvait entendre des chants d’oiseaux, voir des feuilles frissonner sur quelques branches rescapées. Tout en me demandant comment il pouvait rester dans cette apocalypse où tout semblait haché, détruit, des signes de vie aussi fragiles, je goûtais avidement ce reste de normalité. Généralement cela me procurait un bien-être très éphémère qui, loin de me conforter accentuait la rechute dans l’horreur qui rapidement survenait. D’autres moments participaient de cette recherche de repos, ou plutôt de répit. Je les trouvais, paradoxalement, au plus fort de la bataille. Quand une attaque était programmée, l’un ou l’autre camp préparait le terrain au moyen d’un bombardement intense. Si celui-ci venait de notre camp, j’essayais de trouver un poste d’observation suffisamment sûr et m’installais comme au spectacle. La nuit était favorable à ce plaisir que j’aurais voulu esthétique. Les balles traçantes, les fusées éclairantes, les flammes des impacts et même les volutes de fumée embrasaient l’horizon et donnaient à l’obscurité une dimension magique. Je n’étais pas le seul à trouver du plaisir à ces visions grandioses. Mais je pense aujourd’hui qu’au-delà de l’esthétique, les destructions elles-mêmes faisaient partie du plaisir ressenti. Tuer, détruire, procureraient donc du plaisir à l’Homme malgré l’horreur, la compassion ressenties en même temps face à la souffrance des autres.

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5 janvier 2014 7 05 /01 /janvier /2014 11:54

Un cynisme contagieux…

J’ai poursuivi mon travail pendant une bonne partie de la journée. En fin d’après-midi, une agitation, des cris, des rires me parvinrent venant d’un angle de la tranchée invisible de notre petite infirmerie. Je n’y prêtai que peu d’attention quand un infirmier accourut en grande agitation. On venait d’abattre les prisonniers allemands. Je me précipitai vers le lieu de l’exécution. Un des deux sous-officiers achevait les prisonniers d’une balle dans la nuque. Cette fois, il ne s’agissait plus de stopper le cheval d’un major irascible. L’infirmier dut me retenir. J’allais me jeter sur le sous-officier en l’injuriant copieusement. Celui-ci tenta dans un premier temps de m’expliquer que les prisonniers avaient tenté de s’échapper. L’absurdité de l’excuse renforça ma colère. Les corps étaient rangés au pied du parapet. Aucun geste de fuite. Ils avaient été tout simplement froidement abattus. Agacé, le sous-officier me demanda de le suivre. Un commandant était présent dans le petit poste de commandement du secteur. J’eus droit alors à un discours dont le cynisme m’a laissé sans voix. Des prisonniers français auraient été fusillés sur la ligne de front. Il ne pouvait dire où mais l’information était selon lui certaine. Il fallait riposter, montrer notre détermination. Faire un exemple aux yeux de nos troupes, même si l’information pouvait être mise en doute, elle circulait dans les tranchées et il fallait couper court à tout sentiment de faiblesse de la part du commandement. J’étais effaré par l’argumentation qui pouvait ouvrir la voie à un enchaînement de représailles totalement contraire aux lois de la guerre. Mais ce qui me révoltait le plus était le non respect de la parole donnée par les sous-officiers. Parole que j’avais moi-même cautionnée. On m’expliqua alors que c’était le seul moyen d’éviter un mouvement de panique chez les prisonniers, ce qui aurait compliqué leur exécution. Le discours était froid, logique. Et j’ai eu un instant le sentiment de déraisonner. Le comble était qu’il arrivait même à me faire douter. La guerre est une situation exceptionnelle. Vouloir garder une morale et une logique ordinaires dans un contexte pareil, n’était-ce pas cela qui pouvait passer pour une folie ?

La question pouvait se poser dans la pratique même des soins. Jusqu’à présent je n’avais pas été confronté à ce qu’on ne peut qu’appeler la boucherie. Ma vocation était de soigner. Je soignais. Il m’arrivait souvent de reconnaître mon impuissance face à des blessures horribles contre lesquelles aucun médecin ne pouvait lutter. J’en étais par moments désespéré. Mais j’arrivais à surmonter mon émotion, ne serait-ce que pour sauver ceux qui pouvaient être sauvés. Un jour de grande offensive, alors que la préparation allemande était intensive, l’afflux de blessés devint inquiétant. Nous n’avions plus de place dans notre petite infirmerie. Nous n’avions plus le temps matériel de nous occuper de tous les blessés. Quand l’attaque fut déclenchée, la situation devint ingérable. On exigea alors de moi ce qui me parut impensable. Je devais, dans l’instant, décider des blessés à soigner en urgence. Tant qu’il fut question d’apprécier l’urgence des soins, même si l’avis était parfois difficile, je tentais de répondre le plus honnêtement à la demande. Mais quand il fallut désigner les blessés incurables, ceux qu’on laisserait mourir par nécessité de priorité, je refusai énergiquement. Si encore j’avais eu des critères à peu près fiables. Mais je savais que mes diagnostics ne pouvaient être qu’approximatifs. Je savais que j’avais tout à coup droit de vie ou de mort sur ces pauvres soldats. Et cela m’était insupportable. Allais-je choisir celui-ci plutôt que celui-là parce qu’il était plus jeune ? Ou au contraire plus âgé parce qu’il pouvait avoir femme et enfants ? Je refusai pendant un temps, luttai jusqu’à l’épuisement qui arriva malheureusement très vite. Et devant l’absurdité de ma conduite que ne pouvaient comprendre les membres de mon équipe les plus dévoués, je finis par accepter l’inacceptable. Il me fallut pour cela m’illusionner moi-même. Je me refusai à réfléchir. Un élément était toujours retenu. Je ne pouvais m’en remettre à la seule subjectivité. Et je compris alors comment dans des situations pareilles, l’Homme peut agir d’une manière absurde tout en justifiant à ses propres yeux un semblant de logique. Si on m’avait demandé au moment de mon choix ce qui l’avait justifié, j’aurais pu, je pense, avec même un semblant d’honnêteté, présenter un élément objectif. Or, avec le recul, je sais, maintenant, que ces choix étaient totalement arbitraires mais qu’il était alors impossible pour moi de le reconnaître.

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5 janvier 2014 7 05 /01 /janvier /2014 11:53

e retire de l’âtre une autre photographie à demi-brulée. Un de ces vieux clichés rétro et amusant où on allongeait les bébés, nus sur le ventre. Seules les fesses rebondies et les pieds dodus ont échappé aux braises. Malgré l’inquiétude, je souris. Que fait donc cette photo ici et qui peut bien être cet enfant dont les flammes viennent d’emporter définitivement le visage ? Au dos de l’image, de la petite écriture penchée de maman, un prénom : Gabriel, le frère de papa ? …ou moi ? Une date : 29 juillet 194.. Le 3 est à peine visible, érodé par les braises, un âge : six mois et ... Moi ? Oui, c’est cela, je suis né le 28 janvier 1943, six mois et un jour. Mais, ce bébé ? Moi ? Impossible ! Alors le film se rembobine, un obstacle se heurte violemment à ma compréhension. L’histoire se brouille. La logique regimbe, fulmine puis explose. Tentant d’en saisir un débris, ma raison trébuche, empêtrée dans le piège de l’évidence.

J’attends son réveil. Elle me reconnaît, me sourit et tend une main que j’emprisonne. J’assois doucement le corps fluet et recroquevillé, le cale contre le mien. Je craque l’allumette. Les flammes timides amorcent leur danse langoureuse, puis s’enhardissent à combattre l’obscurité naissante. Après quelques secondes, les marionnettes du temps défunt, goguenardes, se réjouissent en chœur et me narguent. Nous volons ainsi de longs instants complices de contemplation à la vie qui s’enfuit.

Je tends le fragment de photo du demi-bébé nu, vestige d’une époque autre, avant la mort du père, avant le bombardement, avant la fuite.

Doucement, je susurre : « Maman, maman, cet enfant, c’est qui ? »

Son regard s’absente, bascule, s’affole, me cherche, me fuit, revient. La pression de sa main s’accentue, subtile.

-« Ca ne peut pas être moi, n’est ce pas? »

Son pouce, maladroit, masque la tâche. Ses yeux se referment.

Je susurre d’une traite pour ne pas faiblir : « Il a une tache de naissance sur la hanche gauche, un baiser d’ange comme celui de papa. »

Ce soupir, tendu, douloureux.

Sa voix, sa parole dans un souffle : « -Tu ne peux pas comprendre, Gabriel, mon Gabriel… Tu ne peux pas savoir … Ce vide, dans la couverture, là-bas… »

Sanglots.

Baiser d’ange ou de Juda ? J’ai jeté le morceau d’image aux fantômes. Nous les avons regardés lécher avidement puis se délecter en gloussant de cette infime parcelle de vérité qu’ils avaient si cruellement méprisée.

Je l’ai serré contre moi, pauvre petit insecte, frêle brindille de bois, minuscule Être trop humain et j’ai su, j’ai compris l’horreur de cet instant qui fit basculer sa vie, la mienne, notre vie. J’ai réalisé comment soixante-sept années de secret pouvaient murer l’inacceptable. Comme elle, j’ai vécu l’instant crucifiant de l’extrême, celui de l’absence irréversible des battements d’un cœur aimé contre le vôtre.

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29 décembre 2013 7 29 /12 /décembre /2013 10:29

Courage ou naïveté ?...

Il me fallut du temps pour obtenir un entretien privé avec le médecin major. Il me reçut, debout près de son cheval, la cravache à la main, me signifiant ainsi qu’il n’avait que peu de temps à m’accorder. Je lui relatai la scène qui m’avait révolté. Il sembla un peu surpris et faillit enfourcher son cheval avant même de me répondre. Retarder sa sortie pour un motif apparemment aussi futile semblait l’exaspérer. J’insistai. Il en fut étonné. Je lui demandai s’il avait déjà eu connaissance d’un non respect aussi grave d’un principe qu’il nous avait présenté lui-même comme sacré. Il en fut un peu ébranlé. C’est la guerre… Mais c’est précisément parce que c’était la guerre qu’il était important de respecter encore quelques principes. Sinon on sombrait dans une barbarie qui nous ramenait à l’état sauvage. Il s’adoucit, m’expliqua qu’il comprenait ma réaction mais me demanda en quoi il était plus particulièrement concerné. Le fait qu’il ne puisse se rendre compte qu’il avait une très grande responsabilité comme porteur même du principe, me laissa un instant sans voix. Qu’en serait-il du discours d’accueil des futurs médecins ? Allait-il réaffirmer les règles qu’il nous avait si solennellement présentées ? Il ne répondit pas et monta sur son cheval. Je commis alors un geste dont je ne mesurai pas l’audace. Je pris son cheval par le mors et l’empêchai d’avancer. Le major rougit brusquement et la cravache se leva. Je soutins son regard. Je crois que la surprise l’emporta sur la colère. Il baissa la main et me demanda sèchement ce que je proposais. Il me fallait répondre très vite, je n’avais pas prévu cette interrogation. Je me lançai alors dans une improvisation moyennement contrôlée. Je crois, au bout du compte que je ne m’en sortis pas trop mal. Le major accepta de rencontrer le général de division. Il s’agissait de rappeler à tous, jusqu’au plus simple soldat, le principe bafoué dans la casemate allemande.

Le major partit à sa promenade, très droit sur sa selle. Je crois qu’il me sourit. Je me demande encore s’il y avait de la bienveillance dans ce sourire ou une moquerie cachée. Si le principe avait été rappelé près des combattants, le rappel ne passa pas par les services de santé. J’aurais sans doute dû me renseigner. Mais je ne le fis pas. Une petite lâcheté. J’estimais alors avoir fait mon devoir, à mon niveau. Que le reste appartenait à d’autres instances autrement plus importantes que la mienne. Je crois bien maintenant en repensant à l’épisode que je n’avais nullement l’intention de prendre une nouvelle fois le cheval du major par le mors. La cravache évitée avait sans doute joué son rôle. Même si je me persuadais que la sagesse l’avait emporté sur une audace qui ne pouvait être renouvelée.

Le principe bafoué dans le feu de l’action, actuellement, me paraît moins grave que l’épisode vécu quelques mois après. C’était, encore une fois, à la suite d’attaques/contre-attaques totalement inutiles. Je pourrais ici disserter sur l’absurdité de la guerre. Il y aurait tant à dire. Mais je suis plus intéressé par ce qu’elle peut révéler de l’âme humaine. Ce jour, là, donc, on avait fait des prisonniers. Fidèle à mon habitude, je les soignais avec autant de précautions que les soldats français. Cela m’avait déjà valu quelques remarques. Parfois ironiques, souvent agressives. J’y étais habitué. Il se trouvait que parmi les prisonniers allemands, un jeune homme parlait français. Etudiant en médecine, il pouvait se rendre compte, mieux que ses camarades, de la qualité de mes soins. Nous échangeâmes quelques mots. Il me demanda, l’air un peu triste, pourquoi je perdais ainsi mon temps. Je ne comprenais pas sa question, le rassurais sur son état qui ne me paraissait pas très grave. Il sourit en me précisant qu’il ne parlait pas de sa santé mais de la décision prise par notre armée de se débarrasser des prisonniers. Devant mes dénégations, mon air presque offensé, il m’informa avoir surpris une conversation entre deux sous-officiers présents alors dans la tranchée. Persuadé qu’il avait mal interprété des propos prononcés malgré tout dans une langue étrangère pour lui, j’allai tout de même demander des explications aux sous-officiers concernés. J’ai bien senti une gêne chez les deux hommes mais ils m’affirmèrent que l’Allemand avait mal compris et qu’il n’était pas question de supprimer les prisonniers. Rassuré je revins vers mon jeune soldat et lui confirmai qu’il faisait une erreur. Il me tint un moment les mains en me remerciant chaleureusement. Il semblait d’autant plus joyeux que les sous-officiers eux-mêmes vinrent le voir et confirmèrent mes dires.

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29 décembre 2013 7 29 /12 /décembre /2013 10:27

9 Juin 1944, papa et son groupe de compagnons, informés par un réseau de résistants, subodoraient l’imminence d’une intervention alliée sur notre ville. Des avions surveillaient la région depuis le début du mois, annonciateurs d’un probable bombardement. Après notre installation dans une des caves de l’immeuble où nous logions, il nous embrassa pour rejoindre au plus vite ses camarades sous le pont de chemin de fer qui enjambait la rivière. Il s’y hâta une priorité en tête : empêcher la destruction de la voie pour laisser le passage aux libérateurs. J’ai vécu cette nuit-là dans les bras de ma mère, recouvert d’une pauvre couverture bleue pâle. Maman m’a souvent retracé l’épouvante des vrombissements de moteurs de bombardiers entre deux hurlements de tocsin, la solitude malgré l’entassement des gens et des biens dans les sous-sols humides, l’enchaînement d’heures interminables dans l’obscurité, les respirations et les grelottements asservis au rythme des passages d’avions et des secousses du sol à chaque impact d’explosifs. Tous ces bruits effrayants n’alternaient qu’avec les longs silences angoissés que meublaient parfois l’enchevêtrement des prières des aïeules aux pleurs des nourrissons. Moi, je ne disais rien, blotti contre son cœur.

Au petit matin, les plus robustes durent s’entraider pour déplacer des gravats entassés et dégager une issue. Dehors, le choc ! Les maisons effondrées, les amas de poutres, de briques, d’ardoises et de tôles enchevêtrées en vestiges informes offraient à leurs regards pétrifiés un paysage de désolation. Des incendies rageaient en plusieurs endroits. D’imposants panaches de fumée montaient dans l’air chaud devenu asphyxiant de l’été naissant. Une odeur âcre de brûlé s’emparait de la ville. Maman courut sans me lâcher vers le pont de chemin de fer : des corps écorchés, déchiquetés, des blessés gémissants, implorants, des morts aux yeux hébétés par dizaines. Un amoncellement de ferraille remplaçait le viaduc. Elle a fouillé longtemps, interrogé les vivants, les voisins, les secouristes. Un maigre espoir accroché à sa volonté de le retrouver ramena ses pas jusqu’à notre immeuble. Seul y subsistait un pan de mur déchiqueté.

Les trois quarts de la ville anéantis en quelques heures ! Des centaines de vies effacées dont celle de mon père. Trois jours pendant lesquels l’espoir s’amenuisa jusqu’à l’ultime expiration, nous errâmes, somnolant dans des recoins de rue, recrachant la poussière de pierres suspendue à l’air moite, nourris de ce qu’elle dénichait. Elle parcourut les ruines jusqu’à ce qu’elle comprenne que l’extrémité de cette effroyable page de notre vie écrite par le destin et l’Histoire était atteinte. Elle s’enfuit avec moi pour seul bagage.

Alors, le long cortège des fuyards nous avala sur la route principale vers la Bretagne. Elle suivit, brebis aveugle, égarée dans la masse miséreuse. Elle raconte qu’à un moment une balle perdue a rougi la couverture bleue. Elle dit si bien l’effroi de ma mort supposée avec ses mots. « Si tu avais entendu ce silence, cette absence des battements de ton cœur contre le mien. » Elle n’osait vérifier si j’étais sauf. Elle ne pensait plus, se demandant juste quelle mère pouvait survivre à son enfant. Un avion est passé, jetant la panique sur le troupeau de réfugiés et les dispersant sur les bas-côtés. Elle a chuté, s’est enfoncée dans un fossé plein d’orties, me tenant à bout de bras et m’a lâché un court instant me poussant à l’abri dans un creux sous un gros chêne. « Quand je me suis relevée, tu étais réveillé, debout, pleurant et m’appelant. Je t’ai saisi, abandonnant la couverture souillée sous l’arbre. » S’échapper de cet enfer, fuir plus loin, laisser cette horreur derrière nous. Les gens hurlaient, gémissaient. Les femmes imploraient Dieu tout en courant. Une mère paniquée hurlait le prénom de son gosse égaré. « Je t’ai enlacé très fort, je ne voulais pas que cela m’arrive aussi. » Elle a marché longtemps, les bras tétanisés autour de mon corps, instinctivement.

Au bout de la route, une famille de paysans nous a accueillis m’offrant une horde de frères et de sœurs. Nous sommes restés au village de « Plérin ». Maman a travaillé chez la couturière, appris le métier, puis créé son atelier. J’y ai grandi. Je n’hésite pas à affirmer que je suis originaire d’ici. Aucun souvenir de mon lieu de naissance ne s’infiltre pour le démentir.

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22 décembre 2013 7 22 /12 /décembre /2013 10:37

Les principes et la réalité…

Le médecin major, un vrai militaire celui-là, nous reçut à l’arrière du front. Il se donnait beaucoup d’importance à mon goût, mais c’était, paraît-il, son naturel. Les médecins, dans l’armée avaient un statut particulier. Même les officiers étaient sensibles à ce statut. C’était moins leurs connaissances qui les impressionnaient que le pouvoir qu’on leur attribuait. Et c’est sans doute ce pouvoir, dont j’aurai à reparler, qui montait un peu à la tête de certains médecins. Le major était de ceux-là. Il était grand, sec, le port de tête qu’on appelle impérieux. Il avait toujours à la main une cravache de cuir souple qu’on n’attendait pas comme accessoire pour un médecin. Il faut dire qu’il aimait les chevaux. Ou, plus exactement, il aimait son cheval. Celui-ci l’avait suivi jusqu’au front. Et le major le montait souvent quand il avait quelques heures libres. Ce qui était plus fréquent qu’il ne le faisait croire, toujours harassé, toujours débordé, comme tout bon médecin qui se respecte. Ce jour-là, il nous décrivait notre rôle bien particulier. Avec emphase, il magnifiait l’importance de notre action en temps de guerre. Et il insistait lourdement sur le fait que nous n’étions pas tout à fait des soldats. Comme les brancardiers, nous n’étions pas armés. Il fallait surtout bien respecter cette interdiction acceptée par les deux camps. Cela ne nous évitait pas les blessures ou la mort. Il fallait en effet aller au plus près des combats, chercher les blessés et les ramener à l’infirmerie de campagne. En réalité une casemate de bois ensevelie sous la terre remuée par les bombardements, construite à la va-vite et changeant de place en fonction des aléas des attaques. Dans la mêlée, il était bien difficile de distinguer les agents de santé. On dit même que l’ennemi, il s’agissait toujours de lui, prenait de temps en temps pour cible les brancardiers pourtant bien identifiés. Mais on nous l’avait souvent répété : l’ennemi n’avait aucune morale. Le mal était chez lui. Pour nous il n’y avait que le bien. Nous sortîmes donc de la réunion animée par le major avec un principe tout neuf, un peu rassurés. En ne portant pas d’arme, nous devrions être respectés en cas de rencontre inopportune avec des soldats allemands par hasard trop avancés. Ce qui ne pouvait résulter que d’une erreur et surtout pas d’une supériorité guerrière.

J’avais encore en tête cette affirmation martiale, quelques mois plus tard, quand à l’issue d’une attaque/contre-attaque dont cette drôle de guerre avait le secret, je me trouvai dans un secteur qui, pendant quelques heures, n’était plus ni français ni allemand. Les blessés étaient nombreux. Les morts encore plus. Mes brancardiers et moi croisâmes un petit groupe de soldats particulièrement exaltés. La dureté de la bataille, sans doute, les nombreux compagnons décimés. On entendit des cris inhabituels. Dans une casemate à moitié écroulée, les soldats venaient de trouver deux Allemands cachés. Le premier, le révolver à la main fut immédiatement abattu. Je crois bien qu’il en fut satisfait. Il s’agissait d’un sous-officier, ce genre de héros pour qui l’idée, ici, de la Patrie, l’emportait sur toutes autres valeurs humaines. Le second, par contre avait levé les bras et on pouvait nettement distinguer son brassard à la croix rouge qui aurait dû le protéger. Sans arme, nous pûmes le vérifier par la suite, les mains bien en évidence, le médecin fut lui aussi abattu après une légère hésitation. Donc, j’estimais, en connaissance de cause, avoir assisté à un crime de guerre. Je criai et le tireur se retourna vers moi en faisant un geste obscène.

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22 décembre 2013 7 22 /12 /décembre /2013 10:34

Le baiser de l’ange

1943, je naquis en pleine guerre. Ils me prénommèrent Gabriel.

Maman m’a laissé vivre, sans jalousie et sans jamais d’animosité envers Marie, mon épouse. Elle a su me consacrer son existence, peut-être même la sacrifier, sans m’emprisonner dans des tentacules maternels. Grand-mère et depuis peu arrière-grand-mère comme chaque Être en rêverait, ses trois petits enfants constituent sa fontaine de jouvence. D’ailleurs, les plus proches ne tarderont plus. Si la vie les a dispersés, Plérin reste le lieu de ressourcement, le refuge de nombreuses interrogations. L’oreille attentive et généreuse de mamie a engrangé bien des petits et grands secrets ignorés des parents. Les sourires insouciants de Samuel, Laure et Simon s’étalent sur le mur de chaux. Une perle salée s’évade sur ma joue.

Tante Amélie me révéla aussi cette drôle de marque, cette grosse fraise écrasée sur le visage de papa. Une tache de naissance couvrait une partie de la paupière de l’œil droit et du front lui donnant un air espiègle. Au village, les anciens racontaient qu’il s’agissait du baiser de l’ange gardien qui emportait l’âme d’une vie prématurément achevée. Papa était considéré comme la réincarnation d’un enfant mort en bas âge, un nourrisson auquel sa mère originelle aurait, avec la complicité de l’ange protecteur, laissé cette particularité. Sa véritable mère l’identifierait alors aisément dans une vie future. J’adhérais avec ferveur à cette légende. Dans mon esprit, mon père se muait en petit Poucet par ce signe semé tel un futile caillou…Réjouissance clandestine : cette soi-disant « grand-mère » n’était qu’une usurpatrice, une mère de substitution. J’enviais presque ce papa inconnu d’avoir été ainsi « étiqueté » par le destin.

Maman n’avait jamais évoqué cette tache, le sujet confinait au tabou.

« Ton souffle comme la brise légère, promesse d’un avenir de mère… »

« Que sait-on des longues nuits à vouloir oublier l’absence et le silence de l’être aimé ? »,

Des mots qui pleurent, torturés par la chaleur des braises, vestiges de proses nées de sa plume.

J’ai compris, adulte, que maman avait éclipsé sa vie de femme pour se consacrer à mon éducation. Sa grâce attira quelques hommes qu’elle repoussa, elle parlait avec une telle passion de papa que je ressentais la présence protectrice de l’homme. Des pointes de jalousie m’écorchaient parfois douloureusement la conscience. Cette impossibilité à défier une ombre si rayonnante m’exaspérait.

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15 décembre 2013 7 15 /12 /décembre /2013 11:59

Le docteur Gabriel…

Quand j’ai été mobilisé, en août 1914, j’avais décidé de tenir un journal quotidien. Je n’imaginais pas alors ce qui nous attendait. Mais j’espérais bien tirer des enseignements professionnels de cet événement somme toute exceptionnel. La guerre signifiait des blessures nouvelles, l’expérimentation de techniques justifiées par l’urgence et la nature des dégradations du corps. Chose qu’il était plus difficile à faire en temps ordinaire sans risquer des critiques nuisibles à la réputation et, dans le même temps, à l’argent tiré de la clientèle. Je compris très vite que le temps me manquerait. Dès les premiers jours, la tâche fut tellement lourde que je m’endormis le soir comme si j’avais abusé d’un puissant somnifère. Les temps de repos qui suivirent furent entièrement consacrés à oublier cette guerre. Il n’était pas question alors de m’y replonger en rédigeant des faits que je ne souhaitais qu’oublier. Et pourtant il y aurait beaucoup à dire sur les soins dispensés. Car, au-delà des blessures provoquées par les balles perforantes et les morceaux de métal brûlant déchirant les chairs, la concentration humaine, les conditions de vie par endroits effroyables, permettaient à des affections inhabituelles de proliférer.

Il n’y eut donc point de journal. Et c’est maintenant, alors que je suis au lit, affaibli par une grippe que l’on nomme espagnole mais qui par son ampleur et sa morbidité inquiétante me fait plutôt penser à la peste, que je commence ces quelques pages. Je ne sais si ma faiblesse due à la fièvre en est la cause, mais j’ai plutôt envie, puisqu’il s’agit de témoignage, de parler de l’âme humaine plutôt que des affections des corps. Je ne suis pas bien sûr que l’expérience acquise pendant ces années de guerre, en matière de soins, justifierait une communication à caractère scientifique. D’autres, plus compétents que moi, s’en chargeront sans doute. Par contre ce que j’ai vécu, à ce poste bien particulier, l’envers du décor mais aussi souvent l’avant-scène, j’ai envie de le faire partager. J’ai l’impression qu’en quatre années, et même un peu plus, j’ai appris beaucoup de choses sur les autres et sur moi-même qu’une vie normale n’aurait sans doute pu m’enseigner. Le moment, de plus, me paraît favorable pour ce genre d’exercice. J’ai tout mon temps, tout du moins s’il s’agit du programme de mes journées. Je ne dirais sans doute pas la même chose s’il fallait évoquer celui qui me reste si mon corps ne trouve les ressources nécessaires pour lutter contre cette peste. C’est donc dans mon lit, à l’hôpital de Mayenne, que j’entreprends ce travail curieusement placé sous le signe d’une vacance et d’une urgence mêlées.

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15 décembre 2013 7 15 /12 /décembre /2013 11:58

Là, papa. Elle m’a toujours affirmé qu’elle n’en possédait aucune autre que celle un peu floue, posée sur le manteau de l’âtre, celle où il travaille, torse nu, sur une charrette de foin avec des voisins. Au dos, à l’encre violette « Azincourt -Juillet 1937- ». Elle disait que tout avait été enseveli là-bas, anéanti dans la ville fuie, berceau absent de ma mémoire.

J’en dissimule une, presque identique dans mon portefeuille, secret vieux de cinquante-quatre ans. A la demande de la mère de papa, je rencontrai la lignée paternelle de ma famille quelques jours pendant l’été 1956. Sous l’œil anxieux de maman, je pris seul le train pour le Nord, région d’origine de mon père. A treize ans, je croisai pour une unique fois celle qui aurait dû être ma grand-mère. Alors que je l’imaginais revêtue des qualités d’une vieille dame tendre et débonnaire comme mémé Simone, la voisine d’ici, elle me toisa d’instinct avec défiance. Chemise ouverte, pantalon baissé, jusqu’à l’élastique du slip soulevé, examiné dans les moindres replis de peau, je n’avais eu d’autres choix que la soumission au crible de l’œil scrutateur. Drapé de la honte du dépouillement de mon intimité et du sentiment de ma conversion en vulgaire brimborion, je demeurai médusé et pantois. Un murmure incompréhensible siffla entre ses dents; fi d’un haussement d’épaules ; le regard de métal se désintéressa définitivement de ma personne. C’était sans doute mieux ainsi. Je n’osai jamais avouer cet épisode à maman tant il me distilla un goût amer de culpabilité obscure.

Heureusement, la présence de tante Amélie, la sœur de papa, compensa vaguement ce désastreux retour aux origines. Ravie de chaperonner un neveu impromptu, elle transforma mon cauchemar en exploration. Elle me glissa en catimini la photo un peu abîmée de papa, notre première cachotterie. Il posait, superbe dans son costume militaire. Puis, Amélie m’expliqua. « Grand-mère » était simplement « dérangée dans sa tête », incapable de concevoir que son seul fils restant soit parti en laissant un enfant à une femme. En silence, je l’ai maudite, comment pouvait-elle ne pas aimer ma mère ? J’y ai aussi découvert une autre photo de mon père au même âge que le mien. Sur un ample cliché encadré, réalisé en studio de photographe, il chapeautait, mine fière, tante Amélie, sa jeune sœur et un petit frère âgé de trois ans. La tuberculose enleva Gabriel deux mois plus tard. A sa mort, la raison de « grand-mère » commença à chanceler. Elle se rendait matin et soir au cimetière, ne se consolant qu’à l’aide d’une foi empreinte de mysticisme. Son affection se rabattit alors maladivement sur Pierre, mon père. Maman, alors orpheline, fut placée par des religieuses dans leur ferme à l’âge de quinze ans. Son fils, mon père, s’amouracha aussitôt de la petite « boniche » ! Cela dépassait la conception de l’ordre social et religieux qui administrait la vie de grand-mère. Aussi, désavoua-t-elle toujours l’amour des deux jeunes gens. C’est une des causes, avec le début de la guerre, qui les incita à quitter la région pour s’installer plus au sud, en Normandie, dans une petite ville où papa apprit le métier d’électricien.

Des confessions d’Amélie, j’appris que quelques liens épistolaires subsistèrent quelques années entre la mère et le fils, des lettres que la vieille femme brûlait égoïstement après lecture.

Mes parents ne revinrent jamais voir la famille.

Même avec l’expérience des années, je ne conçois toujours pas comment une femme peut refuser ainsi le fils de son fils, la chair de sa chair. Je traîne toujours cet impossible pardon et ne suis retourné là-bas qu’une fois, par devoir en 1970, pour la sépulture de la vieille dame.

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8 décembre 2013 7 08 /12 /décembre /2013 12:19

Le procès, la sentence…

Tout alla ensuite très vite. Il criait, haranguait la troupe. Alors que jusque-là peu d’hommes s’intéressaient à ses discours enflammés, au moment du combat, certains virent peut-être un répit inattendu. Et, pour la première fois, entre l’ordre donné et son exécution, un flottement s’installa. Le lieutenant, affolé tentait de raisonner les soldats hésitants. Il avait sorti son révolver mais on voyait bien qu’il n’était pas prêt à tirer. Ce ne fut pas le cas d’un autre lieutenant, alerté par les cris. Il abattit froidement l’instituteur. Sa chute, presque à mes pieds, me fit sortir de mon indifférence. Je redevenais, brusquement, le jeune homme insouciant et brave, tout du moins pour l’œil d’autrui, et je pris la relève. Ignorant l’arme encore fumante, je grimpai sur le parapet et exhortai mes compagnons d’armes à désobéir aux ordres. Il y avait quelque chose d’absurde dans mon comportement. Je me mettais en danger, cible des balles allemandes, pour écarter de ce même danger les soldats indécis. C’est sans doute cette attitude qui me sauva la vie. Tout du moins sur l’instant. Le lieutenant assassin, interloqué, n’avait pas tiré sur l’instant comme pour l’instituteur. Il était alors trop tard, même pour lui. Les soldats m’acclamèrent, jetèrent leurs armes, et l’attaque fut suspendue, tout du moins pour notre section de tranchée.

Il y eut un nouveau procès. Bizarrement on ne parla plus de mon passé glorieux. Mon défenseur lui-même, donnait l’impression de ne rien me pardonner. Je fus surpris par la brièveté des débats. Le jury militaire après s’être concerté, déclara solennellement ma peine. Avec je crois bien pour le président une certaine jubilation. J’avais touché à quelque chose dont je n’avais pas vraiment conscience. La tête que faisait mon lieutenant aurait dû m’alerter. Condamné à mort. J’entendis la sentence. Je crois être alors retombé dans mon indifférence. Enfin, pas tout à fait, puisque dans ma tête j’entendais en boucle simulacre. A la fin de ce témoignage qui j’espère ne sera pas détruit, je me demande à quoi peut vraiment correspondre ce terme répété. Au procès, sans doute, tant il avait été expéditif. A l’exécution elle-même, ce qui me laisserait la vie ? C’est sur cette interrogation que je vais m’endormir. Etrangement, je n’aspire qu’à cela tant je suis fatigué…

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