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23 mars 2014 7 23 /03 /mars /2014 11:53

Doutes, incertitudes…

Il faisait très doux ce matin. Une douceur de printemps. La nuit avait été correcte. Au lever, je n’ai pas senti de trouble particulier au niveau de la tête. Je décidai donc de marcher un peu. L’exercice n’est pas toujours facile. La canne m’aide beaucoup. Cette fameuse canne que certains m’envient. Il s’agit d’un simple bâton de meslier, ces outils utilisés par les paysans pour mener leurs bêtes. Taillés dans un bois très dur, avec un bout ferré, ils pouvaient aussi devenir une arme redoutable. Le mien relevait plutôt de l’art. Un serpent avait été sculpté de bas en haut et la tête de l’animal, recouverte d’argent, servait de pommeau. Je choisis la promenade la plus longue. Elle me menait au Taillis de la Mort, jusqu’à la lisière ouest, là où se situait une petite maison depuis déjà longtemps disparue. Je trouvais du plaisir à tirer sur mon pied, la volonté maîtrisant les contraintes du corps. Mais, au retour, brusquement, la fatigue m’envahit. Une légère envie de vomir, la tête qui devient lourde, les yeux qui s’enfoncent dans les orbites. Cela ne dure que quelques minutes. Tout est rentré dans l’ordre lorsque j’arrive à la maison.

Hitler, maintenant, exige de la Lituanie la ville de Memel. On lui accorde. En même temps, la France, l’Angleterre, la Pologne garantissent l’intégrité du territoire de la Belgique, des Pays-bas, de la Suisse. Pourquoi, tout à coup, ces informations prennent-elles une tout autre importance pour moi ? Je défendais un principe quand j’affirmais qu’il fallait à tout prix éviter la guerre. Je n’avais pas conscience, à ce moment-là, que les pays concernés par les revendications territoriales de l’Allemagne ne m’étaient pas familiers. Si on me l’avait dit, je crois même que j’aurais protesté. Familiers ou pas, on ne déroge pas à un principe. D’où vient donc mon trouble quand il s’agit de la Belgique, des Pays-bas, de la Suisse ? Parce que les revendications seraient moins justifiées ? Si tant est que la présence d’Allemands sur le territoire d’un pays souverain puisse justifier une revendication de cet ordre. La guerre pourrait donc, dans certains cas, être un moindre mal ? La fin justifierait-elle les moyens ? On pourrait accepter la mort d’innocents pour sauver la liberté, le droit d’un pays à disposer de lui-même ? C’est la position, semble-t-il, de notre secrétaire de mairie. A l’opposé, mon adjoint ne se pose pas ce genre de questions. Et si nous nous retrouvons pour rejeter à tout prix la guerre, ce n’est sans doute pas pour les mêmes raisons. Il ne risque pas, lui, d’être perturbé dans ses convictions. Hypertrophie du moi, ego surdimensionné, au choix… Ce genre de personnage est tellement sûr de lui qu’un point de vue différent du sien ne peut-être qu’absurde. Cela doit être confortable, tout du moins jusqu’au moment où les faits viennent briser le système. Généralement, alors, tout s’écroule et la dépression est proche. Mais certains réussissent à passer toute leur vie installés dans leurs certitudes au prix d’une mauvaise foi incroyable. Ce n’est pas mon cas. Les bruits de bottes en Europe m’angoissent et me déstabilisent.

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16 mars 2014 7 16 /03 /mars /2014 11:35

La naissance de la ville…

Le rendez-vous avec les premiers habitants de la ville allait devenir régulier et précieux. Je m’installai dans mon fauteuil près de la fenêtre donnant sur l’ancienne place des Halles dont je possédais un dessin datant du milieu du 19ème siècle et je continuais à rêver. La communauté des moines s’était sérieusement élargie. Et de nombreuses familles continuaient à s’établir le long de l’étang et de la rivière. Des moulins furent construits tout d’abord pour les céréales cultivées dans les vastes clairières prises sur la forêt. Il s’agissait de nourrir la population qui s’agrégeait au couvent. Les moines apportaient des connaissances nouvelles et on vit apparaître un moulin à étoffes, puis à tan. On pouvait parler d’une certaine prospérité. Bien relative, bien inégalitaire, mais enfin une petite société se créait. C’est à cette époque que s’édifièrent deux constructions, symboles de pouvoirs, souvent liés mais aussi parfois concurrents. Les moines ne semblaient pas très heureux de voir des intrus mordre un peu sur leur influence. L’église fut édifiée au plus haut du coteau. Cette domination topographique, symboliquement, remettait le couvent à sa juste place. Le prêtre était en lien direct avec l’Eglise, donc avec Dieu. A lui les sacrements auxquels les moines n’avaient pas accès. Le donjon du château, impressionnant de force s’élevait à mi-pente, tourné vers les étangs, premières défenses difficilement franchissables. La population, cherchant la sécurité en ces temps où la violence était toujours possible, s’agglomérait autour du donjon dans ce qui devint rapidement une petite ville fortifiée. Trois instances donc, structuraient déjà la ville. Spirituelle avec l’église où chacun cherchait son salut. Défensive avec le château qui pouvait arrêter les agresseurs, Et on pourrait dire sociale avec le couvent où se tenaient les soins et l’instruction. Les moines, en effet, avaient développé ces modestes activités gardant ainsi une reconnaissance de la part des habitants qui les délaissaient un peu. Tout n’allait pas toujours très bien entre ces trois instances. Prétendant au bien être de la population, elles exigeaient en retour des rétributions pour leurs œuvres. Et c’est là que les choses se compliquaient car chacune en voulait toujours plus et les villageois toujours moins…

Il me fallut faire un effort pour arrêter mes rêveries. Car tout ce qui se fait dans mon imagination mériterait plus de temps, plus d’attention. L’obligation de rédiger chaque jour quelques lignes dans mon journal m’amène à réduire cette distance entre l’enthousiasme de la pensée et la contrainte du réel. Cela demande des efforts. Les deux mondes ont certainement chacun leur rôle. Mais si l’un l’emporte trop sur l’autre le déséquilibre peut être source d’angoisse. Le déséquilibre, la discordance, voilà sans doute contre quoi je dois lutter pour avancer encore vers plus de sérénité. Et cette rédaction certainement y contribue.

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9 mars 2014 7 09 /03 /mars /2014 11:31

La luxure de l’œil…

Hier soir, avant de m’endormir, j’ai repris le texte de Melle Lerpin. Après quelques minutes de lecture, un phénomène étrange m’a alerté. Certaines lettres des mots disparaissaient. J’arrivais tout de même à suivre, ce qui montre bien que la lecture est aussi une anticipation du sens et pas seulement un déchiffrage lettre par lettre. Je dois dire que j’ai oublié très vite la réflexion pédagogique qui pourtant m’a souvent intéressé. J’ai passé beaucoup de temps chez le directeur de l’école publique de garçons rue de Normandie. Un célibataire, comme moi, qui semblait apprécier ma compagnie. Malheureusement, une sombre histoire avec la femme de son adjoint l’a obligé à changer de poste. Le phénomène perturbant ma lecture ne faisait que s’accentuer. Sans doute parce que j’y pensais trop. J’ai abandonné l’ouvrage et tenté de m’endormir. L’angoisse éloignait le sommeil. La tache noire qui passait par moments sur mon œil gauche devint une obsession. On parle dans la Bible de la luxure de l’œil. Je dois sans doute être un incorrigible pécheur. Quand le spectacle me plaît (et il peut être de toute nature), je ne suis pas loin de l’extase au sens littéral du terme. Je sors de moi-même et m’oublie un peu. Imaginer perdre cette faculté me faisait frissonner. Je ne sais comment j’ai pu m’endormir. Un sommeil sans rêve, lourd, peu réparateur. A peine réveillé, j’ai repris le texte de Melle Lerpin. Toutes les lettres étaient là. Mais ma joie fut de courte durée. La tête qui tourne est une image illustrant bien le malaise d’hier, une nouvelle fois retrouvé.

Un décret fixe la semaine de soixante heures dans les établissements travaillant pour la défense nationale. La France et l’Angleterre renforcent leur alliance. Et pendant ce temps-là, Hitler demande au gouvernement polonais l’ouverture immédiate de négociations sur le sort de la ville libre de Dantzig qu’il revendique. Ces informations sont largement discutées à la mairie. Le secrétaire affirme qu’Hitler n’arrêtera jamais et que seule la force pourra lui faire entendre raison. Un de mes adjoints affirme que nous n’avons rien à craindre de l’Allemagne et qu’il vaudrait mieux s’entendre avec le régime National Socialiste que de frayer avec des nations aux peuples incertains. Il ne parle pas bien sûr de l’Angleterre, celle-là a toujours été notre ennemie. Mais des Slaves en général dont on ne peut se fier. Je n’aime pas trop ce discours. Et pour éviter de le soutenir, étant toujours farouchement opposé à toute mesure pouvant amener la guerre, je fuis vers les archives. On s’étonne un peu de mon engouement récent pour les vieilleries entassées dans la petite salle difficile d’accès. Je marmonne vaguement que l’histoire de Gorron m’intéresse.

Plusieurs cahiers étaient réunis par une méchante ficelle. Je constatai très vite qu’il s’agissait d’un journal intime. Une belle écriture régulière. Elle s’appelait Jeanne et était la femme d’un notaire. Je connaissais la famille, un de ses descendants avait lui-même écrit sur l’histoire de la ville. J’ai eu quelques scrupules à entrer ainsi dans la vie de cette dame. Mais si les cahiers étaient là c’est qu’on l’avait jugé utile. Je dois dire, en plus, et cela avait sans doute quelque chose à voir avec la luxure de l’œil, que j’avais toujours eu à lutter contre un certain voyeurisme. Une jouissance un peu trouble, sans perversité aucune, à entrer dans l’intimité des gens. J’emportais donc les cahiers, espérant que mon œil ne viendrait pas à nouveau perturber mes découvertes.

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2 mars 2014 7 02 /03 /mars /2014 11:33

Les défricheurs…

Mon humeur, aujourd’hui était donc un peu morose. Je décidai alors de retourner dans la pièce aux archives. Je retins cette fois un lourd registre de comptes. Il s’agissait des écrits de Pierre Tendron. Je connaissais la famille Tendron qui a participé largement au développement économique de la commune. Je regardais, avec émotion, l’écriture hésitante de l’ancêtre à l’origine de la fortune familiale. Et je vis avec surprise, qu’au-delà des chiffres des achats et des ventes, Pierre Tendron parlait de lui, de ses projets, de ses joies et déceptions. J’emmenai le registre et le rangeai avec les écrits de mademoiselle Lerpin et de Gaspard Beurrier. Et je repris le fil de l’histoire. L’histoire de mon pays qui commençait à me devenir très chère.

D’autres tribus errantes s’installèrent près des ruisseaux et de la rivière. Et, des siècles plus tard, une villa gallo-romaine prospérait près de la Colmont. Mais à part quelques pavages d’une voie romaine qui servit de route vers le Mont-St-Michel, utilisant les gués aux extrémités des étangs qui élargissaient la rivière, il serait bien inutile de chercher la trace de ces Gallo-Romains qui avaient mis en valeur le territoire de la future commune. Notre siècle n’a malheureusement pas l’exclusivité de la folie humaine. Quels pillages, quelles destructions ont pu fait disparaître les réalisations d’une civilisation en marche ? Mystère. Toujours est-il que lorsque quelques moines de la région de Nantes décidèrent d’évangéliser les habitants dispersés dans la forêt d’Ernée, ils durent eux-mêmes commencer par défricher. Je les imagine, fatigués par leur longue marche, arrêtés par la Colmont qui s’élargissait en un premier étang, au pied d’un coteau recouvert d’une forêt épaisse. Ils traversèrent le gué qui s’appellerait Guyard. Après avoir construit en hâte quelques huttes en branchages pour se protéger d’une pluie battante, ils se réunirent dans la plus grande et se concertèrent pour choisir le lieu de leur ermitage. Ils optèrent pour la première butte entre la rivière et le coteau lui-même. Et dès le lendemain ils commencèrent le défrichage. Toute une vie de labeur, de prières et de diffusion de la parole divine. Humbles, pauvres, exemplaires. C’est du moins l’image qu’on a bien voulu donner de ces moines défricheurs. Plus prosaïquement, sans doute, il y eut là aussi des rivalités, des luttes de pouvoir et, dans le couvent qui s’élèvera plus tard sur le lieu appelé la Renardière, bien des consciences eurent à avouer des fautes, conséquences de la faiblesse humaine. Je vais tout de même garder en tête, pour les rêveries du soir, l’image d’un supérieur bon, généreux, respectueux de tous les hommes, même ceux qui refusaient d’entrer dans la communauté chrétienne. Il serait instruit, habile à diriger, évitant les conflits, installant son autorité par l’exemple et la sagesse. Et fatigué, le soir, alors que tout était paisible dans les hauts murs du couvent, il priait encore, en paix avec lui-même.

Cette paix entrevue, cette sérénité, qui ne la cherche pas tout au long de sa vie ? Je m’y suis essayé à de nombreuses reprises. Il y eut des avancées incontestables. Mais aussi de brusques retours en arrière. Le sentiment parfois d’un manque d’unité, d’une volonté défaillante mais heureusement aussi l’espoir que tout peut encore être construit, remis en ordre, inscrit dans une avancée maîtrisée. Ce journal peut peut-être m’y aider. Il suffira pour cela qu’il trouve sa juste place dans les écrits poussiéreux de ceux qui m’ont précédé.

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23 février 2014 7 23 /02 /février /2014 10:06

Y a-t-il des guerres justes ?

Pas de réveil au cours de la nuit et pourtant le sentiment d’un sommeil agité. Pas de transpiration excessive non plus mais, au moment de mettre le pied par terre, le sain, pas l’autre, une impression inhabituelle. Je ne parlerai pas d’étourdissement mais la tête est un peu lourde et cotonneuse à la fois. Je suis resté quelques minutes assis, espérant un rapide retour à la normale. La gêne a diminué, elle n’a pas entièrement disparu. Pendant ces quelques minutes, j’ai repensé à un des rêves de la nuit. Il y en a eu certainement d’autres qui ont été oubliés. Mon médecin m’accompagne dans une salle de soins. Il est, comme d’habitude, plutôt détendu et chaleureux. Par contre, à l’aide de l’infirmière, il m’installe des électrodes sur différentes parties du corps et prépare des perfusions. Ils sourient tous les deux en m’annonçant que cela allait être sans doute un peu douloureux. Je les interroge sur la cause de ces investigations en précisant que je n’avais rien demandé, que je ne me sentais pas malade. Tout en continuant à sourire ils me parlent comme à un enfant. Allons, soyez raisonnable, vous savez bien de quoi il s’agit. Je commence à m’énerver un peu et à m’agiter alors qu’ils m’attachent bras et jambes avec des sangles trop serrées. Après, plus rien ou tout du moins plus de souvenirs…

Ce rêve me trotte dans la tête une bonne partie de la matinée. Seules les nouvelles du monde m’en distraient un peu. La chambre des députés a accordé des pouvoirs accrus au gouvernement, notamment en matière de défense nationale. Que craignent nos gouvernants ? L’Allemagne a des revendications territoriales excessives, certes. Mais sommes-nous directement concernés ? Rien ne peut justifier le déclenchement d’une nouvelle guerre. L’Homme se révèle tellement violent, tellement barbare, les valeurs humanistes sont si rapidement bafouées dans cet état effroyable… Une seule victime innocente condamne tout recours à la force armée. Ne vaut-il pas mieux être allemand que mort ? A peine formulée, cette pensée me dérange un peu. Mais la souffrance ressentie dans ma fonction de maire quand ma visite bouleversait des familles innocentes revient en force. Je n’étais sans doute pas responsable bien que je fisse partie des patriotes intransigeants. Mais la culpabilité s’était lentement installée, insupportable. D’autant plus, peut-être, que ma réforme me protégeait des risques de la guerre.

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16 février 2014 7 16 /02 /février /2014 11:39

Prolonger les traces…

Cet après-midi, j’ai repris le manuscrit de Mademoiselle Lerpin. Je n’avais pas le courage de remonter dans la salle des archives. Combien de fois ai-je entendu la légende de la Pierre Tournante ? Elle m’amusait quand des paysans crédules affirmaient que la pierre tournait douze fois sur elle-même, à minuit, la nuit de Noël. Mais qu’il était inutile d’essayer d’aller y voir. Toute présence humaine stoppait alors le mouvement. C’était bien pratique. Quand l’Eglise a tenté de récupérer les monuments anciens témoins des croyances païennes, elle a pu faire preuve d’une certaine habileté. J’aimais moins les croix taillées dans les pierres dressées elles-mêmes. Une récupération plus intrusive, presque un viol de sépulture. J’étais encore plus sévère quand les mêmes paysans affirmaient que leurs vaches s’agenouillaient dans les étables au moment de la rotation de la Pierre et qu’ils les avaient vues, de leurs yeux vues. Le merveilleux côtoyait alors l’indigence d’esprit. A la lecture du texte, je vis plutôt, cet après-midi, un groupe humain à la recherche d’un abri après une longue marche. L’image traditionnelle, les peaux de bêtes, les hommes chassant des animaux plutôt rares, les femmes entretenant le foyer dans une grotte sombre à proximité d’une rivière. Il s’agissait, en l’occurrence d’un ruisseau, affluent de notre Colmont. Je me plaisais à imaginer la sédentarisation des mêmes, entourés d’enfants qui n’auraient plus à marcher sans autre perspective que la découverte de nouveaux territoires où cueillir et chasser. Des champs, des enclos, la culture et l’élevage, se sont donc développés sur le territoire de notre commune actuelle. Les descendants du petit groupe arrivé près du ruisseau sont devenus plus nombreux. Et quand ils ont détaché le bloc de granit du coteau, l’ont taillé sur place puis traîné et dressé à l’aide de corde et contrepoids, ils s’adressaient peut-être à nous. Jalon pour rappeler que le territoire était la priorité du groupe ? Lieu de culte, pourquoi pas de sépulture, inscrit dans le temps ? Respect de la mémoire des anciens arrivants, ceux qui, la première nuit, serrés dans la grotte autour du maigre feu, dépeçaient un animal indéterminé ? Mais aussi peut-être un signe pour ceux qui prolongeraient la vie près de l’eau nourricière…

Je me suis endormi sur cette image étrangement apaisante. L’amour de Mademoiselle Lerpin pour son pays venait donc de très loin. Et l’idée de m’inscrire dans cette lignée me remplit brusquement de joie. S’il n’avait été si tard, je serais remonté dans la petite pièce poussiéreuse. D’autres que Gaspard Beurrier m’y attendaient. Cette perspective m’a réjoui. Je reprends mon propre cahier. Deux pages à peine et pourtant j’ai déjà l’impression de prolonger leurs traces.

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6 février 2014 4 06 /02 /février /2014 10:41

Plus jamais la guerre…

C’est à quatre heures cinq, précisément que le malaise est arrivé. Hier, n’ayant aucune idée de la chose, je ne m’étais pas réveillé dès les premiers signes. Cette fois, mon esprit était alerté. Je n’ai pas attendu que ma chemise soit mouillée. J’ai repoussé les couvertures. Le froid est encore assez vif en cette saison. Cela n’a pas empêché la sueur d’arriver. Mais elle s’est un peu évaporée avant d’imbiber totalement le tissu. Cette fois, je ne me suis pas levé. Et pourtant j’ai mis plus de temps qu’hier à me rendormir. Les interrogations autour du phénomène inexpliqué donc plutôt angoissant. Je ne sais plus, au moment où j’écris ces lignes, si le rêve est venu avant ou après la montée de chaleur anormale. Toujours est-il que je me suis retrouvé tout d’abord dans une suite luxueuse dans un hôtel royal. Séduisant mais trop cher pour moi. Mon choix s’est ensuite porté sur une belle chambre, avec vue sur la mer et grand lit aux montants sculptés. Encore trop cher. Après hésitation je me suis retrouvé dans une pièce plus réduite mais confortable. Un peu déçu mais satisfait tout de même d’avoir été raisonnable. Tout s’est cependant gâté quand j’ai voulu emprunter l’ascenseur. Au départ, trop de personnes déjà serrées. Une hésitation, puis l’entrée dans une cabine étroite, sans lumière qui s’est bloquée entre deux étages. Au réveil, un état normal avec ma douleur au pied.

Après les accords de Munich, j’ai soutenu les décisions du gouvernement. Je n’ai pas cherché à justifier l’accord signé avec Hitler qui prétend défendre ses compatriotes présents sur le territoire tchécoslovaque. Je refuse même de m’engager dans les discussions interminables au sein du conseil municipal gorronnais à propos de l’ambition à la revanche du chancelier allemand après la défaite de 1918. Dès que le sujet est abordé, j’entends encore les cris de la mère Pentin quand je bredouillais qu’il allait lui falloir bien du courage. Et je la revois deux jours après, silencieuse, hébétée quand je tendais à nouveau le document officiel. Deux fils en quelques jours. Vingt et vingt-deux ans… Plus jamais cela. La der des ders… Et je continue à approuver la prudence de la France et de l’Angleterre qui protestent verbalement. Par contre, leur déclaration sur l’intégrité de la Roumanie, signalée en fin de l’article de Ouest-Eclair, me laisse un peu songeur.

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2 février 2014 7 02 /02 /février /2014 10:16

Un devoir de mémoire…

J’avais moi-même envisagé de mettre un peu d’ordre dans les documents entreposés à la mairie. Pas dans les archives déjà bien tenues par notre secrétaire. Un homme dévoué qui avait sauvé des flammes une partie d’entre elles, au risque d’être lui-même brûlé. Mais dans de vieux écrits laissés par des familles peu intéressées par le passé. Le travail appliqué de la demoiselle me rappela le projet oublié.

Il fallait monter un escalier beaucoup trop raide pour mon pied. C’est sans doute une des raisons de mon oubli. La salle des archives était sombre et, naturellement poussiéreuse. Avec une certaine surprise, je pris plaisir à chercher le carton dans lequel étaient rangés les témoignages de nos prédécesseurs. Des carnets, des cahiers de toutes tailles, de toutes épaisseurs. Il m’était impossible de tout descendre à la fois. Je cherchai le plus ancien. Un épais cahier à la couverture cartonnée appartenant à Gaspard Beurrier. Je connaissais vaguement l’histoire de ce maire assassiné par les Chouans après la Révolution. L’écriture était serrée. Des croquis, avec des flèches, des ratures, s’intercalaient dans le corps du texte. Je commencerai par celui-ci et reviendrai mettre un peu d’ordre dans les autres avant de m’y plonger. Je passai l’après-midi à feuilleter les deux documents. A près d’un siècle de distance, la demoiselle et l’intrépide maire avaient eu, apparemment, la même ambition. Même si les écrits paraissaient bien différents : l’un faisait part de l’action à mener, de l’administration de la commune, l’autre racontait l’histoire de la ville ; les deux laissaient une trace. Collective mais aussi personnelle. Et c’est sans doute aussi ce qui avait fait germer en moi l’idée de reprendre ces témoignages qui risquaient d’être ignorés avant de disparaître.

C’est avec une légère exaltation que j’ai cherché un support digne de ma propre contribution à ce devoir de mémoire qui aidait aussi à vivre et… sans doute à mourir. C’est pourquoi j’entreprends, à partir de ce jour, mon propre témoignage, tout en revenant sur ceux de mes prédécesseurs. Je ne sais pas où me mènera ce travail quotidien. Je n’ai qu’une vague idée de son contenu. Il y sera question de Gorron, c’est sûr. Peut-être aussi des moments que traverse notre pays. Mais je pense qu’il y sera aussi question de moi. C’est le plus souvent le cas pour qui s’engage dans la tenue d’un journal quotidien.

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26 janvier 2014 7 26 /01 /janvier /2014 11:26

Quatrième et dernière partie de « Saga Gorronnaise ».

Nous sommes à la veille de la Seconde Guerre mondiale. Le maire de Gorron de l’époque s’engage dans un travail de recensement des différents écrits laissés à la mairie par des Gorronnais soucieux de préserver l’histoire de « leur pays ».

1.

Il était quatre heures et quart, peut-être et demie. Aucun rai de lumière à travers les persiennes. Les repères qui, depuis des années, permettaient un réveil en douceur, étaient absents. Et avec cela, un sentiment d’étrangeté légèrement angoissant. Ma chemise était mouillée. Une transpiration abondante, une odeur inhabituelle. Je suis resté quelques instants sans bouger puis l’humidité me fut insupportable. Je quittai ma chemise, me séchai vigoureusement. Pas de tremblement, pas de fièvre. Je me recouchai, intrigué, cherchant un sommeil difficile à retrouver. Ce matin, en me levant, tout semblait rentré dans l’ordre. La chemise était sèche. Mon pied commençait à me faire souffrir un peu. Je fus presque content de retrouver ce compagnon plutôt encombrant auquel il avait bien fallu s’habituer. Un rêve me revint. Je marchais sur une plage. Il faisait un peu gris, quelques gouttes même tombaient. Le sable, par endroits sec et fuyant, puis humide et lourd, n’entravait en rien ma marche. Une légèreté hors du commun. Un bien-être qui ne pouvait exister que dans les rêves…

Je finissais mon petit-déjeuner quand la radio confirma une information évoquée la veille : l’Allemagne venait d’entrer en Tchécoslovaquie. La réception n’était pas très bonne. Je compris tout de même qu’Hitler avait exigé du chef de gouvernement, Hacha, une soumission totale. La Bohème et la Moravie devenaient protectorat allemand. La Slovaquie, un pays satellite de l’Allemagne. Je comprends les efforts de la France pour éviter la guerre. Il suffit d’être allé, en tant que maire, annoncer le décès d’un enfant à une famille terrorisée pour approcher l’horreur de cette folie humaine. Même si on ne l’a jamais vécue soi-même. J’ai défendu les efforts de notre gouvernement face aux va-t-en guerre toujours prêts à en découdre avec nos ennemis héréditaires. Comme si, pour exister, une nation avait besoin de lutter contre une autre. Besoin d’avoir sous la main un bouc émissaire, de préférence assez proche. Les guerres civiles sont souvent les plus dures…

Je descendais vers la place de la Houssaye, espérant que l’Ouest-Eclair aurait des informations plus précises sur ces mouvements de troupes entrées à Prague, quand je croisai une des sœurs Lerpin. Elle ne devait pas connaître les événements inquiétants qui se déroulaient en Europe car elle semblait radieuse. Elle m’avait déjà fait part de son travail historique sur la commune. Elle me le promettait depuis si longtemps que je n’y croyais plus guère. Or j’avais dans les mains un manuscrit à la calligraphie appliquée. Un poème en ouverture : « De mon pays j’aime l’histoire, j’aime le sol, j’aime le nom. Du passé, je garde mémoire, je suis fière de son renom. »

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19 janvier 2014 7 19 /01 /janvier /2014 11:40

La grippe espagnole…

Il est possible que la maladie qui me frappe me rende plus lucide. Qu’elle me permette d’accepter chez moi des choses que j’aurais eu tendance avant à renvoyer chez les autres. Je terminerai cependant sur une incompréhension au sujet du comportement des héros. De ceux qui semblent ignorer la peur. J’ai vu pendant ces quatre années des soldats enthousiastes, toujours prêts à se porter volontaires pour les missions les plus dangereuses. Je tentais de comprendre leur besoin de reconnaissance sociale qui devait leur permettre de surmonter leur peur. Pour exister certains sont prêts à tout. Mais il me fallut admettre que parmi eux il y en avait qui ignoraient la peur sans pour autant montrer des signes de déséquilibre mental évidents. Je pus me rapprocher d’un de ces cas qui me fascinaient. Légèrement blessé, il était venu se faire soigner à l’infirmerie et nous avons pu échanger sur sa vision de la guerre. Avec beaucoup de surprise, je constatai que cet homme ignorait la peur pour une raison très surprenante pour moi. Il était en effet persuadé qu’il ne pouvait mourir. Une question de chance, disait-il. Certains en ont, d’autres pas. Cette défense dérisoire à mes yeux fonctionnait plutôt bien depuis déjà deux ans. Or, un jour, le même homme nous arriva totalement décomposé. Il était subitement devenu le plus couard de sa compagnie. Nous ne sûmes jamais pourquoi. Sans doute persuadé d’avoir perdu sa chance, il tentait désespérément de fuir le danger. D’une manière tout autant dérisoire, il suffisait pour lui de ne plus voir pour se sentir rassuré. Très peu de temps après cet épisode, on le retrouva mort, tapi dans un trou d’obus, à moitié enseveli par la terre remuée.

Sans vouloir porter de jugement sur les combattants, mes frères, la complexité et la diversité des comportements sont telles que l’entreprise serait bien audacieuse, je crois pourtant pouvoir dire que l’Homme garde toujours une certaine liberté. Quel que soit le caractère exceptionnel de telle ou telle situation, quels que soient les instincts communs à tous, certains s’empêcheront d’aller jusqu’à l’ignominie. Et j’ai le sentiment que d’autres s’y complairont. Pourquoi, mystère. La guerre permet cette révélation. La maladie, lorsqu’elle peut être mortelle, aussi. Qui peut être sûr de sa réaction face à la fin de vie ? Je devrais, si j’en crois mon expérience de médecin, le savoir bientôt.

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