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10 août 2014 7 10 /08 /août /2014 10:03

Quel que soit l’avenir…

Peu en forme, perturbé par l’attitude des Soviétiques, j’ai retrouvé un certain calme en reprenant les témoignages des anciens Gorronnais. Les nombreux cahiers de Jeanne Poullard n’apportaient pas grand-chose sur l’histoire de la commune. Par contre, la pratique assidue de l’écriture, commencée dans le cadre de l’examen de conscience cher aux institutions religieuses, m’a plongé dans la société de province du 19ème siècle. La famille Poullard était caractéristique de ces notables qui, après la Révolution, jouèrent un rôle très important dans l’administration de la ville. Le plus souvent issus de lignées de juristes, déjà indispensables aux familles nobles de d’Ancien Régime, ils occupèrent les postes les plus en vue dans l’administration municipale, la justice, la collecte des impôts. Leur préoccupation première était la constitution d’un patrimoine familial conséquent qu’on préservait par des alliances arrangées souvent au sein de la même lignée. Le mariage entre cousins plus ou moins éloignés était largement pratiqué. L’argent, les honneurs, la respectabilité… Cette façade pouvait masquer bien des mesquineries, des envies, des souffrances pour certains membres de la famille, notamment les femmes. Jeanne ne s’était pas révoltée, avait subi un mari non choisi qu’elle méprisait un peu, mais était restée fidèle et respectable. Ce qui lui avait permis d’accepter cette place, elle qui ne manquait ni d’intelligence ni d’audace, c’était sans doute ce dialogue avec elle-même qu’elle avait très longtemps pratiqué. Elle y trouvait manifestement une certaine joie et une réelle sérénité.

Jeanne va peut-être m’accompagner quelques jours. Je vais avoir désormais beaucoup de temps à moi, surtout si je respecte les consignes de ne plus m’aventurer dans des promenades matinales trop longues. Ma vie, de ce fait, risque de se rétrécir. Mais quand je pense à ce que Jeanne a pu faire de la sienne grâce à l’écriture, je n’ai pas de réels regrets. Il me reste tant à faire avec moi-même. En relisant ce journal, j’ai vu que j’avais un jour parlé de réinvention. Se réinventer est à la portée de tous. Il suffit pour cela de volonté, de méthode et de beaucoup d’humilité. Accepter ses contradictions, dépasser les oppositions internes stériles, en faire au contraire des couples dynamiques permettant d’avancer. Cela m’est peut- être encore un peu confus. Mais l’idée d’abandonner le secrétaire de mairie et le premier adjoint à leurs joutes inutiles m’a ouvert certaines pistes. Il suffit de transposer dans mon dialogue avec moi-même. Revenir à quelques principes bien identifiés. Entreprendre un travail lent et patient concernant la construction des croyances et des convictions personnelles pour éventuellement en changer… Quelle aventure exaltante.

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3 août 2014 7 03 /08 /août /2014 13:03

La phase ultime est enclenchée…

L’effet du produit contenu dans la perfusion s’est sans doute dissipé. La nuit a été difficile. Des rêves plutôt vagues mais dont le thème revenait, lancinant. Il y était toujours question d’échecs, souvent sociaux. J’avais investi dans une activité en espérant voir, lors de sa présentation, la reconnaissance du public. Et, à chaque fois, celui-ci était absent. Pas de critiques directes, voire même quelques félicitations bien maigres, mais un manque d’intérêt évident. Et, entre les rêves, des phases de demi-sommeil où des idées tournaient en boucle. Je revenais sur les causes de l’échec et ressassais mes erreurs tout en me défendant contre l’ingratitude du public. Le réveil a été difficile. Fatigué, sans ressort, je me suis tout de même efforcé de passer à la mairie. A peine arrivé, j’ai failli faire un malaise. Une chute de tension a diagnostiqué mon médecin habituel. J’ai bien senti qu’il m’en voulait d’avoir consulté son jeune confrère. Manque d’expérience dans la posologie du traitement d’où chute de tension qui aurait pu être évitée. Quand je rétorquai que le cardiologue avait seul fait ce choix, j’ai vraisemblablement signé la fin de relations, certes professionnelles, mais malgré tout cordiales.

Le secrétaire de mairie et le premier adjoint, un instant retenus par mon malaise, se sont rapidement remis à polémiquer à propos de la déclaration de guerre. J’ai alors ressenti une lourde fatigue. Moins physique, cette fois, que morale. Manifestement, ils tournaient en rond. Cherchant la polémique pour la polémique. Le plus gênant était que bien souvent ils auraient pu se mettre d’accord. Mais il y avait toujours une divergence, une incompréhension, sur un terme, déclenchant des argumentations plus destinées à s’affronter qu’à réfléchir ensemble sur la situation bien complexe. Ce petit jeu, qui jusqu’à présent m’avait plutôt intéressé, m’obligeant à réfléchir et à prendre position, m’est soudain apparu totalement vain. J’étais malade, je n’avais plus d’archives à récupérer, on me pardonnerait sans doute de prendre un peu de distance. J’annonçai alors ma décision de prendre du repos. Il suffisait de traverser la place pour venir chez moi, me faire signer des documents ou me demander des conseils. J’ai bien vu dans l’œil du premier adjoint que cette décision lui convenait bien. Il a redoublé d’attention, m’a souhaité un prompt rétablissement, calculant sans doute le temps qui lui restait à attendre pour occuper le poste de maire. Je l’ai remercié tout aussi hypocritement en m’informant sur les derniers événements militaro-politiques. La Pologne est défaite et occupée en deux jours. Après le pacte germano-soviétique, l’URSS a participé au dépeçage du pays. Ces informations m’ont bouleversé et je suis rentré chez moi bien décidé à chercher à comprendre ce qui se joue.

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27 juillet 2014 7 27 /07 /juillet /2014 12:48

Le calme avant la tempête…

La nuit a été très bonne. Un sommeil calme, long, d’où a émergé un rêve caractéristique des périodes plutôt sereines. J’étais au collège d’Ernée. Des images teintées d’une douce nostalgie. Une quête enthousiaste de connaissances dispensées par des professeurs attentifs et bienveillants. Le plaisir des rites de la vie collective. Les jeux traditionnels liés à la succession des saisons. Les ouvrages empruntés à la bibliothèque lus parfois en cachette pendant les études du soir… Et les retours vers Gorron après le mois d’internat. D’autres fois, les mêmes lieux, dans mes rêves pouvaient être moins idylliques. La dureté des enfants entre eux, l’incompétence notoire de certains professeurs, le sadisme de quelques surveillants… Et l’éloignement douloureux de la maison. Quand le médecin est venu m’annoncer les nouvelles, plutôt mauvaises, au demeurant, mon humeur, étonnamment, est restée la même. Difficultés cardiaques et composition alarmante du sang… Deux affections, peut-être liées mais on n’en était pas sûr. Un traitement sévère, à vie sans doute, et la possibilité ouverte d’une dégradation rapide, à l’issue inéluctable. J’ai accepté le diagnostic sans difficulté. J’ai à peine posé quelques questions pratiques et me suis renseigné sur un retour rapide à Gorron.

Une ambulance était disponible et devait aller chercher un malade dans la région. J’en ai profité. Le chauffeur m’a semblé plutôt professionnel. Essayant d’amorcer le contact mais sans envahissement. Naturellement, la conversation a porté sur la situation internationale. Comme prévu, l’Allemagne a rejeté l’ultimatum. Contrairement aux discussions peu sereines du premier adjoint et du secrétaire de mairie, nos échanges ont été plutôt positifs. Sans a priori, nous essayions ensemble d’envisager ce qui allait bien pouvoir arriver. En Alsace, les populations commencent à être évacuées vers les villes de province. Les Anglais envisagent de débarquer dans les ports de la Manche. La France a amorcé une attaque devant la ligne Maginot mais est revenue très vite sur ses positions. C’est bien ce que je craignais. Un point de non retour a été atteint. Mais on ne peut rester longtemps dans cette situation. Qui attaquera en premier ? Je crains que ce ne soit l’Allemagne. L’Angleterre et la France se sont mises dans une impasse. Déclarer la guerre sans se donner les moyens de la mener sur le territoire allemand, c’est avouer une faiblesse que Hitler va vraisemblablement exploiter. L’ambulancier a fait la même analyse que moi. Arrivé à Gorron, après m’avoir aidé à regagner mon domicile, il m’a souhaité bonne chance. Pour ma santé ou pour le conflit qui s’annonce ?

J’ai été très heureux de retrouver mon fauteuil, mon repose-pieds et la vue sur la place de la Mairie. Je suis resté un bon moment l’esprit vide. Essayant de ne pas penser. Un vrai bien-être m’a envahi. Puis, lentement, je me suis replongé dans l’histoire de la ville. Située à la sortie de Gorron, rue de Bretagne, l’usine Tendron employait plus de cent ouvriers au début du 20ème siècle. Le fils de Pierre Tendron le second et son cousin avaient développé deux entreprises industrielles dans les mêmes locaux : une tannerie et une usine de salaison de viande. C’est aussi de cette époque que datait la réputation des andouilles de Gorron, fumées tout au long de l’année dans une énorme cheminée. Pierre Tendron le troisième s’était consacré à la tannerie. Pascal, son cousin, s’occupait de la viande. L’ancien moulin à tan avait été transformé en une turbine hydraulique qui produisait l’électricité nécessaire à l’entreprise et qui éclairait une partie de la ville. Pierre Tendron le quatrième allait hériter d’une activité économique très dynamique et très rentable, pour la famille et pour la ville. Une première alerte, cependant, mit à jour une certaine fragilité dans cette réussite exceptionnelle. En 1907, l’énorme chaudière dont la cheminée s’élevait très haut sur le toit de l’usine, explosa en pleine nuit. Malgré les efforts des pompiers, des voisins, de la famille elle-même, les dégâts furent considérables. Cet accident marqua le début du déclin. La conservation de la viande fut bien relancée lors de la guerre 1914/1918 : l’entreprise fournissait une partie des mobilisés en viande. Mais la guerre terminée, la chute fut inévitable. D’autant plus que Pierre Tendron, le quatrième, devait trouver la mort au cours de ce conflit. Une mort bien particulière puisqu’il fut fusillé pour mutinerie. Sa dernière lettre écrite la nuit de sa mort faisait partie des documents versés aux archives de la mairie.

Il en allait ainsi de toutes les constructions humaines. Aussi grandioses soient-elles, d’une civilisation à une modeste entreprise industrielle, elles naissent, elles vivent, elles meurent. Cette inscription dans le temps me renvoie à ma propre vie. Il est fort probable que son terme approche. L’âge, les affections que l’on vient de me découvrir, confortent ce pessimisme. Mais, curieusement, là, ce soir, assis à ma table d’écriture, je n’ai pas peur.

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20 juillet 2014 7 20 /07 /juillet /2014 12:38

Le calme avant la tempête ?

Le premier adjoint m’a demandé si je n’avais besoin de rien avant de me laisser aux mains du médecin et des infirmières de l’hôpital. Il a été un peu surpris quand je lui ai demandé de passer chez moi et de me ramener les écrits concernant la famille Tendron. S’intéresser à l’histoire de Gorron lui paraissait déjà un peu étrange mais le faire dans mon état dépassait son entendement. Il a tenu cependant sa promesse et il est revenu l’après-midi. Et après des examens pour certains un peu douloureux, je me suis retrouvé dans une chambre, heureusement seul, une perfusion au bras. Je ne sais ce qu’on a mis dans le liquide qui coule goutte à goutte dans ma veine mais je me suis senti particulièrement calme et reposé. Et cet état s’est prolongé jusqu’au moment où j’ai repris l’écriture de mon journal qui ne m’a pas quitté. La famille Tendron, de temps immémoriaux originaire de Gorron, avait toujours pratiqué la culture et l’élevage. Par un travail de toute une vie, un lointain ancêtre avait sans doute réussi à racheter quelques terres, avant même la Révolution. Pierre Tendron, celui qui avait glissé dans ses cahiers de comptes des réflexions plus générales qui auraient surpris certains en affaire avec lui, avait sans doute des aptitudes sortant de l’ordinaire. Courageux, volontaire, il avait développé son élevage et s’était intéressé à la tannerie. A côté de ce courage et de cette volonté, il y avait aussi sans doute un peu d’égoïsme et de rouerie. Toujours est-il qu’il développait et diversifiait patiemment son activité professionnelle remarquée et parfois jalousée. Il participa aux bouleversements de la Révolution, sans idéologie, cherchant toujours ce qui pouvait être bon pour ses entreprises. Mais il gardait cependant une certaine morale. Dur en affaire, il ne prenait pas de plaisir à humilier ou à profiter des plus faibles. S’il le fallait, il pouvait combattre ceux qui se mettaient sur sa route mais sans ressentiment particulier. Tout juste un peu d’agacement. Il s’était toujours inquiété pour l’avenir de son fils aîné. Non pas que celui-ci n’ait pas eu l’intelligence et les qualités nécessaires pour poursuivre son œuvre mais à cause de sa conduite considérée par lui, et bien d’autres, comme peu morale. Notamment dans ses relations avec les femmes. Pierre Tendron le second remplit toutes ses promesses, si l’on peut dire. Il eut de nombreuses aventures féminines, se dispersa un peu, mais s’intéressa aux techniques du traitement des peaux. Et s’il négligea l’élevage, déléguant à ses nombreux métayers la charge d’élever les bêtes, il posa des bases solides sur lesquelles son propre fils put construire la première véritable entreprise de Gorron.

Je ne sais si je le dois à l’histoire exemplaire de la famille Tendron ou aux produits introduits dans la perfusion mais je revois avec un calme étrange ce qui m’est arrivé aujourd’hui. C’est ma première hospitalisation. Je dois passer la nuit à l’hôpital dans l’attente des résultats des analyses. Je devrais, en toute logique, ressentir une angoisse peu favorable à l’équilibre psychique. Une perturbation de l’humeur qui rejaillit sur la volonté. Or, assis dans mon lit, je relate les événements de la journée avec une joie sereine. J’ai le sentiment d’avoir trouvé ma place. Une juste place dans l’ordre global du monde. J’ai bien conscience de la boursouflure des termes mais je n’en trouve pas d’autres pour l’instant. Moi aussi, modestement mais avec sincérité, j’ai participé à l’histoire de ma ville. Et je tisse, ce soir, un lien avec Pierre Tendron, le premier qui a osé parler un peu de lui dans un livre de comptes. Je serai peut-être le seul à m’intéresser à ses réflexions. Tout comme peu de lecteurs s’intéresseront peut-être aux miennes. Mais n’y en aurait-il qu’un, dans cent ans peut-être, qui voudra renouer le fil, ce journal aura eu son utilité au-delà de l’aide personnelle qu’il m’aura apporté.

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13 juillet 2014 7 13 /07 /juillet /2014 10:33

La chute

L’humeur qui est la nôtre à l’entrée dans le sommeil, doit en moduler la qualité. Je ne me souviens d’aucun rêve particulier. Et quand j’ai vu le jour filtrer au travers des persiennes, j’ai à peine senti mes douleurs habituelles. Une belle journée, donc, qui devait s’annoncer. Sans doute trop enthousiaste, j’ai bondi de mon lit. Enfin, je me suis levé un peu plus vite que d’habitude. J’avais à peine fait trois pas quand mes genoux se sont dérobés. C’était la première fois que je perdais connaissance. Sensation étrange. Pas de douleur particulière même dans la chute. Un bruit qui me parut énorme quand mon crâne heurta le carrelage. Et puis l’émergence lente et somme toute agréable d’une nouvelle conscience. Cet état floconneux dura peu. Tout revint brusquement : le pied qui sournoisement avait changé de gêne, la tendinite réveillée par la chute, les serrements envahissant cette fois toute la poitrine et cette tête qui tourne entraînant une franche envie de vomir. Je me suis traîné difficilement jusqu’à mon lit et c’est là que m’a trouvé la ménagère qui s’occupait chaque jour de mon domicile. Tout est allé ensuite très vite. La mairie alertée. Plusieurs voitures à ma disposition. J’ai demandé alors à voir le jeune médecin. Il paraît que cela a plongé dans la stupeur le personnel, malgré leur sincère inquiétude. J’ai imaginé alors la tête de mon brave docteur et, bizarrement, je n’ai eu aucun remords.

C’est le premier adjoint qui l’a emporté. Son véhicule est le plus confortable, paraît-il. Après m’avoir demandé si tout allait bien, il ne s’est plus intéressé à moi. Comme si j’étais déjà sorti du monde des vivants. Il faut dire que des choses plus importantes que ma santé précaire venaient d’arriver. Les ambassadeurs de France et de Grande-Bretagne ont adressé un ultimatum à la Chancellerie allemande. Cela revient à déclarer la guerre à l’Allemagne. Le premier adjoint n’a cessé de parler à son chauffeur. Il développait sa position. Profitant que son employé n’osât le contredire pour écrire l’histoire à sa façon. La France a eu raison de frapper un grand coup. Hitler avait besoin qu’on lui montre notre force. Il n’osera pas s’attaquer à la puissance française. Tant pis si les Polonais ont été balayés. Ce n’est plus notre problème. Nous sommes bien à l’abri de notre ligne Maginot. Laissons les choses se tasser. Et reprenons des relations normales avec l’Allemagne. Même si on ne m’a pas demandé mon avis, même si mon état général n’était guère fameux, j’ai continué, seul, à réfléchir sur la situation internationale. Il me paraît évident qu’Hitler n’est aucunement impressionné par notre force armée. A-t-il déjà prévu de nouvelles attaques ? Personne ne peut l’affirmer. Alors, que faut-il faire ? J’ai accepté les risques de la guerre. L’ultimatum me paraît une bonne chose. Mais en toute logique, la France et l’Angleterre ne peuvent en rester là. Si Hitler n’est pas impressionné, s’il a des visées sur d’autres territoires, seule la force pourra l’arrêter. Et cette force il faut la montrer avant qu’il ne prenne l’initiative. Et pour cela il faut défendre les Polonais. Etrange tout de même me voilà plus belliqueux que mon premier adjoint. Quel renversement…

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6 juillet 2014 7 06 /07 /juillet /2014 12:18

Tout se précise…

Ce bouleversement personnel a perturbé un peu la pause journalière dans mon fauteuil. D’autant plus que les écrits de Charles Gabriel, le quatrième du nom, me replongèrent dans l’horreur à l’origine de mon pacifisme. Les trois derniers documents d’ailleurs faisaient revivre cette période que je ne pourrai jamais oublier. Combien de fois ai-je revécu ces démarches atroces où j’étais chargé d’annoncer l’affreuse nouvelle ? Et si je n’étais moi-même que le porteur de ce qui allait briser toute une famille, je ne pouvais échapper à une sourde responsabilité. Charles Gabriel ne mourrut pas à la guerre. Il la fit pourtant pendant plus de quatre années en première ligne. Et, bien que non armé, il était exposé avec son groupe de brancardiers et d’infirmiers comme la plupart des soldats engagés dans la bataille. Ironie du sort, c’est la grippe espagnole qui l’emporta. Il n’avait pas suffi que l’hécatombe barbare décimât les jeunes hommes au combat, les familles elles-mêmes furent durement touchées par une épidémie digne des pestes anciennes. Charles Gabriel, qui avait voué sa jeune existence aux recherches médicales les plus novatrices, qui avait foi en l’avancée de la science, était vaincu par le mal qu’il avait toujours combattu. C’est à l’hôpital de Mayenne, alors que son savoir lui permit de suivre objectivement les progrès de sa maladie, qu’il rédigea ses dernières pages. Il se voulait philosophe, jusqu’au bout. Alors qu’il connaissait l’issue fatale qui allait clore son séjour à l’hôpital, il s’interrogea sur la nature humaine. Notamment quand les hommes sont plongés dans la guerre. Cela lui permettait sans doute d’éloigner un peu les angoisses de la mort. Mais je suppose qu’il devait, par instants, revenir sur ses écrits plus anciens, quand il parlait de l’internat connu dans sa jeunesse. Une nostalgie qui devait se teinter de plus en plus de gris. Et j’imagine que malgré sa force de caractère, il devait parfois verser quelques larmes sur une vie décidément trop courte. C’est donc la maladie qui se chargea d’éteindre la lignée des Gabriel qui prit soin de la santé des Gorronnais pendant plus d’un siècle. Charles le quatrième était célibataire.

Après ma rêverie historique, je me suis décidé à aller consulter. Après tout le moment était propice, moi qui venais d’accompagner les derniers jours du dernier des Gabriel. L’impuissance du médecin face à sa propre maladie m’incita à faire une démarche pour moi vraiment inhabituelle. Après m’être rendu chez mon docteur, dans l’imposante maison face à la mairie, je décidai d’aller voir son jeune confrère, à quelques pas de la place, rue de la Mairie. Agréablement surpris, il m’ausculta consciencieusement, écouta attentivement la description de mes symptômes. Il m’engagea alors à me rendre à l’hôpital, de Mayenne ou de Fougères, pour des examens plus poussés et notamment des analyses de sang. Il ne me cacha pas qu’un problème cardiaque ne pouvait être écarté et qu’il y avait une certaine urgence à solliciter un avis plus spécialisé. Quand je pense, en écrivant ces lignes, à l’autorité un peu bourrue de son confrère, je suis plutôt perplexe. Pour mon médecin de famille, il s’agissait d’une simple fatigue due à l’âge. Il m’avait alors prescrit une de ses potions qui avaient fait ses preuves, que je devais demain aller chercher à la pharmacie, place du Général Barrabé. Une longue expérience, une sagesse assise sur l’observation, l’inférence… contre des connaissances nouvelles reposant sur des hypothèses scientifiques non encore totalement étayées. J’hésite. Décidément, l’heure est à la réinvention personnelle. Il y a encore peu, je n’aurais pas hésité. D’ailleurs je ne serais pas allé chez le jeune médecin. Comme j’aurais farouchement défendu la paix tout en pleurant sur les pauvres Polonais. Ces petits bouleversements intimes, dans des situations peu stables, au plan personnel et au plan international, devraient logiquement s’accompagner d’une humeur dérangée par l’incertitude. Or, à ce moment particulier de l’heure du coucher, souvent source d’angoisse, je me sens apaisé…

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27 juin 2014 5 27 /06 /juin /2014 16:49

La dégradation est générale…

Pas de visite de jeune et belle femme cette nuit. Moi qui n’ai jamais appris du fait de mon vieil ennemi, ce pied particulier, j’ai nagé pendant une bonne partie de mon sommeil. Une rivière parfois tumultueuse, des mouvements amples et puissants, une impression d’aisance glissée, jusque-là jamais éprouvée. Au réveil, par contre, les courbatures étaient elles-aussi inhabituelles. Je décidai, malgré tout, de retourner au Taillis de la Mort. Cette promenade m’a toujours été chère, même si elle pouvait être fatigante. Je ne pensais plus au malaise ressenti lors d’une dernière sortie quand ma gorge brusquement se serra. J’arrivais au niveau de l’église. Pourtant, aucune fièvre, aucun signe d’angine. Et l’impression étrange que le même serrement descendait jusqu’à l’estomac. L’église passée, le malaise disparut. La descente du chemin empierré ne me posa pas de problème. Il fallait simplement que je fasse attention. Un pied roulant sur les cailloux et c’était la chute. Je me préparais à une remontée difficile, la nage de cette nuit sans doute. Mais je ne m’attendais pas à retrouver les serrements ressentis près de l’église. Je dus m’arrêter plusieurs fois. J’arrivai donc à la mairie fatigué et inquiet. Je ne parlai pas de mes malaises. On m’aurait sans doute incité à retourner chez le médecin. Je n’aimais pas qu’on me bouscule. J’irai sans doute mais à mon heure.

Il n’est pas sûr d’ailleurs que mes craintes se seraient vérifiées. Une effervescence régnait dans tous les services. Les troupes allemandes ont franchi la frontière polonaise, sans déclaration de guerre. Les avions bombardent les aéroports. En France, le Conseil des ministres décide la mobilisation générale et l’état de siège. J’oubliai moi-même mes serrements de gorge et demandai à tous des informations plus précises. Cette fois nous étions au pied du mur. Le premier adjoint se demandait encore s’il était bien raisonnable de mourir pour la Pologne. Mais on le sentait beaucoup moins assuré. La brutalité d’Hitler ne laissait plus guère de doute. Il ne s’arrêterait plus. Mais il fallait encore s’opposer au secrétaire de mairie. Déclarer la guerre à l’Allemagne au nom des alliances officiellement annoncées ? Attendre encore en espérant malgré tout un peu de raison chez les forces de l’Axe ? Encore un beau sujet de controverse entre les deux adversaires qui s’étaient fait un jeu de leurs joutes verbales. Tout en écoutant les éternels arguments qui semblaient bien jouer leur rôle, à savoir protéger de l’angoisse du doute, je sentais chez moi une évolution lente mais profonde. Si j’avais été membre du Conseil, qu’aurais-je fait ? Aurais-je démissionné, refusant l’engrenage et prenant le risque d’une impréparation en cas d’attaque de l’Allemagne ? Défendre le doute, refuser les positions partisanes trop confortables, soit. Mais quand on est dans l’action peut-on se permettre de se réfugier derrière des principes honorables et mettre ainsi en péril ceux qui vous ont fait confiance en vous élisant ? Or, j’ai fait le choix d’accepter cette confiance en briguant le rôle de maire. Et même si le niveau n’a rien à voir, je ne peux refuser de prendre partie sur le plan national. Et quand j’exprimai ma solidarité envers le gouvernement, la surprise fut totale. A tel point que les protagonistes s’arrêtèrent brusquement. Le moment devait être finalement bien grave pour que mon pacifisme cède le pas.

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22 juin 2014 7 22 /06 /juin /2014 11:14

Renouer les fils…

L’interrogation m’occupa une partie de la journée. Elle ne fut oubliée qu’au moment où j’ai ouvert les écrits de la famille Gabriel. Les recherches généalogiques à la belle calligraphie à portée de main, j’entrai dans le logis de la Renardière. Cette maison à tourelle encore debout, sans doute plusieurs fois restaurée, mais dont le lierre préservait les vieilles pierres de la petite tour et la niche dans laquelle un Saint Laurent polychrome saluait les passants. J’ai visité plusieurs fois le logis appartenant à l’hospice de Gorron. Pas question pour moi d’emprunter l’escalier en colimaçon qui montait au grenier. Mais je me suis souvent assis dans l’embrasure des fenêtres, sur ces espèces de petits bancs de pierre destinés à chercher la lumière pour des lectures ou des travaux d’aiguille. Charles Gabriel, l’ancêtre était chirurgien. Fils lui-même d’un barbier originaire de Mayenne, il épousa Adélaïde Couger, une Gorronnaise héritière de commerçants en toiles plutôt aisés. D’abord locataire de la maison appartenant à la famille du Tilleul, châtelains de Gorron, il profita de quelques difficultés financières au sein de cette famille pour acheter le logis. Sieur de la Renardière, il évita tout de même de rallonger son nom comme c’était la mode à l’époque chez ceux qui espéraient bien un jour remplacer les familles nobles. Sa principale préoccupation était ailleurs. Conscient de ses lacunes, il souffrait de son impuissance à guérir les malades dont il s’occupait avec quelques religieuses. Il était cependant ouvert aux découvertes, aux avancées de la médecine. Mais il était trop tard pour lui. C’est son fils aîné, Charles, qui accéda à la fonction. Le médecin acquit une assez belle réputation, d’autant plus, qu’entre-temps, un hospice avait été créé sur le domaine de la Renardière grâce à de généreux legs. Il ne faisait aucun doute pour Charles le second que son propre fils aîné se consacrerait lui aussi à la médecine. On le prénomma Charles, selon la tradition. Et c’est ce Charles, troisième du nom, qui commença l’histoire de sa famille…

Charles Gabriel, le chirurgien, était présent quand on découvrit le corps du curé suicidé. Cette scène inaugurale allait marquer le début de l’aventure de la ville qui connaîtrait des changements fondamentaux au cours du 19ème siècle. Si la bonne humeur de ce matin avait quelque chose à voir avec la visite de la belle femme, elle était aussi liée au sentiment de prendre le relai. J’allais pouvoir, grâce à tous ceux qui avaient décidé d’écrire sur leur vie, parler de ces transformations dont les effets sont encore si vivants dans la ville actuelle. Ainsi donc, j’avais trouvé ma place dans ce fil qui plonge jusqu’à nos origines. Un maillon, aussi modeste soit-il, qui relie, qui prolonge, qui finalement joue son rôle dans l’avancée lente et chaotique de l’Humanité. Il va me falloir, maintenant, après cette envolée lyrique, retrouver un peu de calme si je veux m’endormir. Une infusion, peut-être, et pourquoi pas un peu de musique. Et si la belle femme venait encore me visiter ?

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15 juin 2014 7 15 /06 /juin /2014 12:40

Le danger se précise…

Est-ce la perspective d’aller retrouver les auteurs des documents empilés sur ma table d’écriture ? Cet accord avec moi-même que j’ai évoqué hier soir ? Je ne sais pas. Toujours est-il que je me suis endormi paisiblement. La douleur au coude, plutôt légère, semble avoir trouvé sa place. Après tout, j’ai bien vécu avec mon mauvais pied toute ma vie. Et cette gêne souvent douloureuse m’est devenue familière. Il en sera peut-être de même avec celle du coude. J’aurai seulement moins de temps pour l’apprivoiser. La nuit tint toutes ses promesses. Une belle et jeune femme est venue me visiter. Toute sa peau était comme celle des mains que j’aime. Les pores resserrés, la douceur élastique couvrant une chair pleine. Tout le contraire de celle que mes mains tâchées de fleurs de cimetière arborent. Cette vieille peau ressemble plus à un faisceau d’alvéoles. Un peu comme celles d’un rayon de ruche. En moins régulier. Bref, je crois n’avoir rien ignoré de la surface entière du corps ambré qui se mouvait sur le mien. Un bien-être ignoré, ou en tous les cas bien oublié. Quand je repense au fiasco un peu ridicule d’un rêve déjà relaté ici, j’en suis encore ébloui. Bien que totalement passif, une vigueur nouvelle a répondu à l’avancée chaude et humide. Cela fut très long et s’est éteint sereinement, sans cette explosion qui, à mon âge aurait été un peu gênante. Je ne dirais pas que je me suis réveillé oublieux de mon corps douloureux. Mais la volonté et la joie étaient là, à peine levé.

On m’attendait avec une certaine inquiétude à la mairie. Pour les rassurer j’ai, avec je l’admets une certaine désinvolture, lancé un « quoi de neuf ? » légèrement déplacé. Il y avait effectivement du neuf, et du lourd. Le pacte germano-soviétique. Alors que les pourparlers entre l’Angleterre, la France et l’URSS semblaient pouvoir contenir l’attitude belliqueuse de l’Allemagne et l’Italie alliées dans le Pacte d’acier, la neutralité des Soviétiques était un mauvais signe donné aux dictateurs. Le premier adjoint lui-même exprimait quelques craintes. Tant qu’il ne s’agissait que de petits pays lointains, de peuples mal définis, les annexions pouvaient être pardonnées. Mais s’il était désormais question de la sécurité de la France, c’était une toute autre affaire. Il accusa encore les démocraties de vouloir s’accommoder d’une guerre pouvant régler leurs problèmes économiques mais faire prendre des risques au territoire national devenait insupportable. Paradoxalement, c’est le secrétaire de mairie qui tenta de le rassurer. La ligne Maginot, tout de même… Oui, mais à condition qu’à l’est, les Soviétiques assurent la pression. Le premier adjoint se doutait un peu de leur duplicité. Ce doute recréa les deux camps. On oublia les dangers d’une invasion pour s’affronter avec toujours autant d’à peu près et de mauvaise foi. Je les écoutais, amusé tout en réfléchissant à la légitime défense. Le recours à la violence pour préserver ma vie et celle de mes proches, pas de difficulté à l’envisager. Et celle de moins proches, mais tout aussi faibles, agressés sous mes yeux ? Sans doute aussi. Mais je me refusais encore à envisager un recours à la force de manière préventive. La France ira-t-elle jusqu’à la déclaration de guerre ?

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8 juin 2014 7 08 /06 /juin /2014 11:15

A chacun ses certitudes…

J’ai le sentiment que ma position pacifiste va être de plus en plus difficile à tenir si l’évolution dangereuse se confirme. En attendant, je n’arrive pas encore à me faire un avis solide. Je ne peux m’empêcher de penser que la guerre est parfois une solution radicale aux problèmes économiques aigus que connaît l’Europe actuellement. De là à renvoyer dos à dos les dictatures et les démocraties, il y a un pas que je ne peux franchir. Il doit être finalement confortable de s’abriter derrière des certitudes. A condition, bien sûr, qu’elles n’entraînent pas des discordances internes sources d’angoisse. Ce qui a toujours été le cas chez moi.

Je suis passé l’après-midi chez le médecin. Une tendinite. Je ne savais pas que cela pouvait faire si mal. Relativement bénin, bien que long et gênant. Une question tout de même me trotte dans la tête : un geste répété sollicitant trop le tendon ou une dégénérescence incurable ? La seconde option me perturbe un temps. Mais, heureusement, j’oublie la question en m’installant dans mon fauteuil. Dans le volume de l’Abbé Angot, une feuille manuscrite donne des précisions sur la fin dramatique du premier maire de Gorron. Le curé Bonnet a été retrouvé noyé dans la Colmont, le 30 décembre 1790. La version donnée par l’Abbé Angot d’un élu hostile aux idées nouvelles et persécuté par les autorités révolutionnaires est nuancée par le témoin auteur du feuillet. Si le curé a bien été arrêté, interné à Laval, c’était plus pour des désaccords avec le district d’Ernée que pour des idées contre-révolutionnaires. Mais le dérangement mental du premier maire et son suicide sont confirmés. Plus que l’anecdote elle-même, ce sont les personnes ayant relevé le corps, mentionnées dans le feuillet, qui m’intéressent. Il me semble bien avoir vu passer dans les différents documents ramenés des archives la plupart de ces noms. La perspective de connaître l’histoire des ces familles me procure de la joie. L’idée de me plonger dans les travaux du secrétaire de mairie à la belle écriture, pour y retrouver ces personnages ou leurs descendants, ouvre des perspectives que dès demain j’essaierai de concrétiser. Et je sommeille un peu avant de mettre noir sur blanc les moments forts de cette journée qui se termine sous de bons auspices.

Je relis les quelques réflexions qui ont clos la relation de la journée d’hier. Je m’interrogeais alors sur l’origine de ces réflexions. La discussion de ce matin entre le secrétaire de mairie et le premier adjoint apporte un début de réponse à cette interrogation. Leur fonctionnement, finalement, malgré leur divergence de point de vue, est assez proche. Beaucoup plus proche, en tous les cas, qu’il ne peut l’être du mien. C’est sans doute pourquoi il me dérange un peu. Nous n’avons pas parlé ensemble des recherches que j’envisage sur l’histoire de Gorron. Il ne fait guère de doute que ce genre d’intérêt doit leur être étranger. Pourquoi donc pour moi ont-elles tant d’importance ? Une question d’âge peut-être ? Ou, tout simplement, de nature. Et je souhaite à tous les deux d’être le plus possible en accord avec la leur…

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