Overblog
Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
19 octobre 2014 7 19 /10 /octobre /2014 12:44

La fin…

Les piqûres, finalement décidées par les deux médecins, semblent avoir rempli leur œuvre. L’après-midi je me suis senti un peu mieux. J’ai repensé à mon propre parcours. Ma mère est morte alors que j’étais très jeune. Mon père, un métayer qui n’était que mon beau-père et m’avait reconnu comme son fils, s’est toujours bien occupé de moi. Pourtant je ne pouvais lui être d’aucune utilité à la ferme à cause de mon infirmité. C’est sans doute pourquoi il avait plutôt facilement accepté mon entrée à l’école primaire supérieure d’Ernée. Aidé financièrement, il faut le dire, par la commune, j’ai ainsi pu poursuivre mes études jusqu’au brevet supérieur. C’est vers cette époque que mon beau-père, beaucoup plus âgé que ma mère a lui aussi disparu. Tout naturellement, j’ai été employé à la mairie. Je suis ensuite devenu juge de paix. Et, compte tenu de mes connaissances en matière de gestion communale, on m’a presque logiquement proposé le poste de maire. J’ai été réélu sans problème pendant toutes ces années. Personne ne m’a jamais rappelé mon passé très modeste. On ne s’est guère intéressé à l’histoire de ma famille. Moi-même, je crois bien avoir évité le sujet plus ou moins volontairement. Pourquoi, ce soir, alors que ma santé est plus que précaire, ai-je besoin de savoir ? Je reprends les documents même si les lignes se brouillent et que ma tête commence à me faire assez mal. Une douleur inconnue jusqu’alors. Il semble n’y avoir guère de doute. Je suis bien l’enfant né chez Louise Beurrier. Ma mère est bien la petite- fille du Chouan Jeannot. Mais je n’arrive pas à démêler les fils embrouillés de la lignée paternelle. Je n’ose comprendre. Pierre Tendron, le second, pourrait bien être mon grand-père…

J’ai décidément bien du mal à terminer la page de ce jour, 17 juin 1940. Mon écriture est de plus en plus difficile. Je ne suis pas bien sûr qu’un autre que moi pourra la déchiffrer. C’est peut-être pour cela que je peux évoquer l’odieuse hypothèse : mon grand-père pourrait bien aussi être mon père…

Epilogue

L’an mille neuf cent quarante, le dix-huit juin à 10 heures du matin, par devant nous Amard Auguste, adjoint au Maire de la commune de Gorron, chef-lieu de canton, Département de la Mayenne, remplissant les fonctions d’officier de l’état civil par délégation spéciale, ont comparu Georges Boivin, âgé de cinquante ans, secrétaire de mairie et François Pillard, âgé de trente-huit ans, tambour de ville, tous les deux domiciliés en cette commune, voisins du défunt ci-après désigné ; lesquels nous ont déclaré que Jean Bottier, âgé de soixante-quinze ans, maire de Gorron, né et domicilié place de la mairie en cette commune, fils des défunts Pierre Lhuissier, cultivateur et Jeanne Bouchefeux, est décédé en son domicile aujourd’hui à quatre heures du matin et après nous être assuré du décès nous avons dressé le présent acte que nous avons signé avec les comparants après leur en avoir donné lecture.

Ainsi se termine « Saga Gorronnaise »… JC Jouvin

Partager cet article
Repost0
12 octobre 2014 7 12 /10 /octobre /2014 11:59

La défaite…

Quelle belle nuit. Des rêves doux, légèrement nostalgiques, entrecoupés de phases de réveils très courtes au cours desquelles mon corps semblait avoir retrouvé son ancien allant. Je suis redevenu enfant de Marie, le jour de la fête Dieu. Un soleil éclatant, un ciel d’un bleu très pur. Et cette procession, les mains jointes, l’œil rivé sur l’ostensoir qui se balançait doucement. La sciure colorée, les pétales de fleurs et ces scènes animées à chaque reposoir. Les cloches teintaient. La foule nous regardait, émerveillée mais aussi recueillie. Dans la sacristie, au moment du déshabillage, j’exhibais une montre, fond noir, cadre doré, que beaucoup m’enviait… J’ai retrouvé l’école primaire supérieure d’Ernée. Le jour de la rentrée, les livres neufs, ou presque, la découverte de la place au dortoir, en étude, au réfectoire pour l’année. Le plaisir des apprentissages réussis, la découverte de notions nouvelles, la clarté repoussant l’ignorance obscure… Autant de joies intimes. Et la distribution des prix. Plusieurs nominations. La fierté partagée par mes maîtres. Et enfin les fêtes de fin d’années. La messe de minuit, l’église illuminée, le séminariste autorisé à monter en chaire. Le lieutenant de vaisseau en grand uniforme dont l’épée me fascinait. Et ce premier jouet. Un train en bois rouge, découvert au retour de la messe, près de la cheminée… J’aurais bien voulu que la nuit se poursuive. Mais la bonne m’a doucement secoué. Elle semblait inquiète. A peine l’avais-je rassurée que tout est revenu, massivement. Les douleurs, la fatigue, les vertiges. J’ai refusé mon petit-déjeuner.

J’ai eu de nombreuses visites au cours de la matinée. Le personnel de la Mairie, les deux médecins, le premier adjoint et le secrétaire de mairie. Par moments, j’ouvrais les yeux mais le plus souvent je crois bien avoir sommeillé. Les conversations qui ne m’étaient pas destinées tournaient toutes autour de la débâcle. Les gens de l’est de la France fuient devant l’avancée de l’armée allemande. Les Stukas, toutes sirènes hurlantes n’hésitent pas à tirer, prenant en enfilade les routes encombrées. Tout est désorganisé. J’ai moi-même eu du mal à mettre un peu d’ordre dans les informations qui se bousculaient. Chacun y allait de ses propos alarmistes. L’inquiétude pour le pays ne s’interrompait que pour parler de ma propre situation apparemment tout autant critique. On s’assurait que j’étais plongé dans le sommeil avant d’évoquer mon avenir qui semblait bien précaire. La question se posait de piqûres qui pouvaient me redonner un peu de vie mais qui risquaient en même temps de compromettre la mienne. Armistice, capitulation, politiques et militaires sont une nouvelle fois partagés. Une chose est sûre : il n’y a plus rien à faire sur le plan militaire. La France est définitivement battue. Même si un général est parti pour Londres pour essayer de rassembler des forces françaises bien aléatoires.

Partager cet article
Repost0
5 octobre 2014 7 05 /10 /octobre /2014 11:44

Le dénouement est proche…

Ils ont cependant réussi à répondre à ma demande. L’après-midi j’allais beaucoup mieux. Et je me suis demandé si tout cela n’avait pas été qu’un mauvais rêve. L’annonce de ma mort prochaine. Ma résignation aussi facile. L’abandon de toute lutte et l’espoir d’une fin la plus douce possible. Je n’y croyais déjà plus. Mon corps me paraissait bien loin de sa fin. J’ai plutôt bien collationné les différents écrits et j’ai retrouvé enfin Jeanne et Louise. Jeanne, la petite-fille de Jeannot, travaillait donc pour Louise. La mère de la jeune fille, ivrognesse elle aussi notoire, avait eu une très mauvaise réputation. Elle vivait avec sa fille, née de père inconnu, dans une masure située à l’orée du Taillis de la Mort. Après recoupement des différents témoignages, je crois pouvoir dire qu’elle se prostituait. Jeanne était donc le fruit d’un de ses nombreux clients. Bien qu’apparemment d’une moralité bien supérieure à sa mère, celle-ci tomba aussi enceinte en dehors du mariage. Personne n’a jamais connu le nom du père de l’enfant né sous le toit de Louise. Un garçon. On en parlait peu dans les différents écrits. Quand, enfin j’ai vu son prénom écrit, j’ai eu comme un frisson. J’ai cru un moment que l’effet des médicaments, enfin prescrits conjointement par les deux médecins, avait perdu de son efficacité. Mais en tremblant un peu, j’ai continué mes recherches. Le garçon s’appelait Jean, comme moi. Et il avait, comme moi, une malformation assez courante à l’époque : le pied bot. Ma mère s’appelait Jeanne, je pouvais être né à l’époque correspondant à la naissance de ce garçon. Je suis beaucoup trop âgé et trop malade pour me lancer dans un roman digne des aventures rocambolesques qui alimentent les feuilletons quotidiens des journaux…

Malgré le brusque accès de fièvre j’ai envie de finir cette nouvelle page. Trop de questions se bousculent qui, de toute façon, empêcheraient de m’endormir. Pourquoi, brusquement, ai-je refusé de voir un médecin ? Je n’en sais vraiment rien. Il y a encore peu de jours, je ne pensais absolument pas à une fin proche. Je me demande si j’y crois d’ailleurs vraiment. Et pourtant les deux médecins ne me laissent aucun doute. Je crois être plus préoccupé par les informations recueillies dans les lectures de l’après-midi que par l’état de ma santé. Quel rapport entre ma mère, disparue très tôt, mon père qui l’a suivie de près et cette histoire sordide de la descendance de Jeannot le Chouan ? Je vais essayer demain de mettre un peu d’ordre dans tout cela.

Partager cet article
Repost0
28 septembre 2014 7 28 /09 /septembre /2014 11:27

Les digues cèdent…

Première partie de la nuit étonnamment bonne. S’il n’avait pas fait si sombre je crois que j’aurais commencé là ma journée. J’avais hâte de retrouver Jeanne et Louise. Je me sentais prêt à résumer toute l’histoire de la commune, des origines à aujourd’hui. Et puis, la légère excitation est brusquement tombée. L’entrée dans le second sommeil a entraîné des mouvements désordonnés dans le lit. Le réveil du matin a été catastrophique. Avant même de me lever, je sentais le lit tourner sur lui-même. J’avais du mal à tenir les yeux ouverts. Si j’avais mis le pied par terre, la chute était assurée. J’ai attendu la bonne. J’ai refusé le médecin, ce qui l’a fait maugréer. Quand le premier adjoint et le secrétaire de mairie sont arrivés, j’ai compris qu’elle n’avait pu prendre la responsabilité seule de ne pas le prévenir. Pour une fois d’accord, ils tentèrent de me faire fléchir. Enfin, quand je dis d’accord… pas tout à fait. Le secrétaire penchait pour le jeune médecin. L’adjoint pour le vieux confirmé. J’ai repensé un instant aux dissensions à la chambre des députés et entre les états-majors des armées. Et pour couper court à leur discussion et leur faire oublier les médecins, je leur ai demandé des nouvelles du front.

Ce que je craignais est enfin arrivé. L’armée allemande a attaqué à la fois la Belgique, la Hollande et lancé une offensive dans les Ardennes. Supériorité dans l’aviation qui a très vite la maîtrise du ciel. Supériorité dans les divisions motorisées, guerre de mouvement. Rapidité, précision, surprise. Tous ces domaines sont défaillants dans notre propre armée. Contrairement à 1914/18, le front est rapidement enfoncé et les tentatives pour le recréer sont toutes des échecs. Le premier adjoint et le secrétaire de mairie partagent malheureusement le même pessimisme. La France va être envahie. Ils divergent cependant sur la suite à donner aux événements dramatiques qui bouleversent notre pays. Pour l’adjoint, il faut arrêter les combats, demander à l’Allemagne l’accord pour un armistice. Même si sa sympathie pour certaines idées nationales socialistes a volé en éclat depuis l’invasion. Le pacte germano-soviétique ayant déjà sérieusement ébranlé sa confiance en Hitler. La protection de la Patrie l’a définitivement éloigné d’une complicité un peu douteuse avec les idées fascistes. Quant au secrétaire de mairie, pour lui, la réponse était claire. Il fallait résister par tous les moyens. Etablir une ligne de front pour protéger le réduit breton par exemple. Demander un armistice serait une trahison. Trahison envers, notamment les millions de morts de la Grande Guerre. Leur discussion a duré longtemps. Si bien que j’ai fini par m’endormir. Quand je me suis réveillé, les deux médecins étaient présents. Ils se sont accordés pour me signifier que mon état était très grave. Qu’il fallait absolument m’hospitaliser. Je me suis un instant amusé de leur unanimité toute nouvelle. Heureusement, les divergences sont assez vite apparues quand ils ont senti ma détermination. Je leur ai demandé de me soulager, simplement. De m’éviter de trop grandes douleurs. Chacun y est allé de son remède. Et cette querelle dérisoire m’a fait sourire.

Partager cet article
Repost0
20 septembre 2014 6 20 /09 /septembre /2014 10:42

La lignée de Jeannot…

Après un long repos et un repas médiocre, je suis retourné, toujours dans mon lit, vers les anciens Gorronnais. J’en étais à la Révolution. Décidément, les guerres, la violence, sont toujours présentes dans notre histoire. Gaspard Beurrier avait donc été assassiné par un groupe de Chouans commandé par le marquis du Tilleul. Parmi ces Chouans, il y avait un certain Jeannot, ivrogne notoire, bien connu des autorités gorronnaises. J’avais retenu ce nom car il réapparaissait dans les écrits du jeune Charles Gabriel relatant le décès de Françoise du Tilleul, la sœur du marquis. Devenu fossoyeur, Jeannot avait été chargé de la mise en terre de la défunte. Il avait alors une fille, handicapée mentale, qui avait un moment effrayé Charles. Mais la lignée de Jeannot, apparemment, ne s’était pas arrêtée là. Bien qu’il soit difficile de reconstituer l’histoire de cette lignée, quelques écrits de Gaspard Pouilleul, descendant de la famille Beurrier, faisaient allusion à Louise, la jeune femme en seconde noces du maire assassiné. Une forte femme, apparemment, morte très âgée, qui s’était investie dans la vie de la commune au niveau de l’instruction et de la santé. Jusqu’à présent, je n’avais retenu des différents écrits consultés que ce qui permettait de reconstituer une histoire générale de Gorron. Cette fois, j’ai été intéressé par Jeanne, petite-fille de Jeannot qui avait assisté Louise à la fin de sa vie. Louise avait fait preuve d’une réelle dignité en venant saluer une dernière fois Françoise du Tilleul lors de son décès. Il m’intéressait de connaître un peu mieux son histoire. J’ai donc repris plusieurs écrits, me suis perdu souvent dans les générations évoquées. Mais je crois bien être en mesure de renouer les fils.

J’ai du mal, ce soir, à rédiger ces quelques lignes. Si l’histoire de Gorron a réussi à me faire un peu oublier ma mauvaise forme physique, celle-ci se rappelle à moi par une lourde fatigue. De ces fatigues contre lesquelles la volonté ne peut malheureusement pas grand-chose. On dit que le corps et l’esprit sont étroitement liés. Ma modeste expérience me permet de confirmer cette constatation. Notre disposition affective, que l’on peut nommer du terme général d’humeur, entretient manifestement un lien étroit avec ce qu’on ressent de notre propre corps. Une douleur inhabituelle peut altérer cette humeur. Elle deviendra alors encore plus insupportable. Mais si un événement extérieur vient, au contraire, restaurer l’humeur, une marque d’amitié ou d’amour, par exemple, la douleur peut significativement diminuer. L’entre-deux est sans doute très complexe mais il est réel, je l’affirme. Et puis de m’en persuader me fait du bien et me permet de terminer les écrits de cette journée. Je remets cependant à demain un retour plus détaillé sur l’histoire de Louise et Jeanne. Le corps doit finalement avoir toujours le dernier mot…

Partager cet article
Repost0
14 septembre 2014 7 14 /09 /septembre /2014 12:03

Tous pour la guerre ?...

L’orage, le vent, la pluie. Je n’ai jamais beaucoup aimé ces déchaînements… Deux réveils nocturnes, légèrement nauséeux, avec beaucoup de difficultés à retrouver le sommeil. Impossible de me rappeler des rêves qui, j’en suis pourtant sûr, me renvoyaient à des moments pénibles : souffrances personnelles, culpabilité, échecs… Je n’ai pas essayé de me les remémorer de peur de revenir sur des épisodes que j’ai toujours essayé d’oublier. Le petit- déjeuner lui-même m’a paru insipide. Pourtant ce moment, en général, correspondait à un sursaut quand la journée commençait plutôt mal. Non seulement je n’ai pas imaginé sortir mais, au contraire, je suis retourné me coucher. La position allongée n’améliorait guère mon état général. A tel point que j’ai demandé à ma bonne de quérir le médecin. Le jeune. Mon choix est décidément fait. Il est arrivé très vite. Ce qui n’a pas été tellement rassurant. Après m’avoir ausculté, il a rédigé une ordonnance, l’air soucieux. Il ne fallait pas me lever, surtout quand personne n’était avec moi à la maison. Il me promit de repasser me voir, ce qu’il fit dans le milieu de l’après-midi.

Après sa visite, je me suis senti un peu mieux. Je n’ai pas pour autant essayé de me lever. J’ai demandé à la bonne d’aller aux nouvelles. Et, bien calé dans mes oreillers, j’ai consulté les journaux. Enfin la France et l’Angleterre paraissaient vouloir contrer la puissance allemande. Il s’agissait de priver les Nazis de l’approvisionnement en fer nécessaire à leurs entreprises, en posant des mines dans les ports norvégiens. Les Allemands ont riposté, et ont foncé vers ces mêmes ports en occupant au passage le Danemark. La confrontation directe a eu enfin lieu. Les troupes franco-britanniques ont été battues. Et même si le gouvernement français claironne que la route du fer est coupée, il paraît malheureusement évident qu’Hitler n’est en aucune façon intimidé par la coalition franco-britannique. En soi ces informations seraient suffisamment inquiétantes mais, fidèle à une fâcheuse habitude, la France connaît, face à la difficulté, l’émergence de dissensions. Politiques, c’est malheureusement classique. Mais en plus, militaires, entre le généralissime Gamelin et le commandant des armées françaises, Georges. Parti d’un pacifisme plutôt naïf, j’en suis maintenant à soutenir Gamelin qui semble confiant et attendrait avec impatience une attaque allemande. Mais une petite musique commence à me trotter dans la tête. Ces dissensions ne marquent-elles pas une véritable crainte de la part de nos responsables en matière de défense du pays ? Ce qui expliquerait le manque d’initiatives de notre part. Bien sûr, il y a les discours traditionnels, promettant aux Allemands une défaite rapide. Mais, généralement, ces rodomontades ne sont guère rassurantes. Si j’étais en âge, si j’avais la santé, ne me serais-je pas porté en première ligne pour fais sus à l’ennemi ? Je ne me reconnais plus. La fièvre, sans doute.

Partager cet article
Repost0
7 septembre 2014 7 07 /09 /septembre /2014 11:57

Des clivages anciens…

C’est au lit que j’ai repris les écrits des anciens Gorronnais. Un bref sommeil semblait m’avoir redonné quelques forces. Il s’agissait cette fois de la famille Beurrier. Un des premiers maires de la Révolution, ce marchand d’hôte, l’ancêtre, avait eu un destin étonnant. Personne n’aurait pensé que le petit homme un peu bedonnant, aux ambitions guerrières parfois jugées comme ridicules par ses concitoyens, allait marquer la lutte entre les partisans de la République et les contre-révolutionnaires appelés par chez nous les Chouans. En consultant les premières notes de Gaspard Beurrier, je me suis demandé si les rivalités politiques actuelles ne s’enracinaient pas ici, dans le bouleversement révolutionnaire ? Le poids de l’Eglise, la nostalgie de la royauté, le conservatisme contre le mouvement… Masquées par des analyses plus subtiles, ces grandes forces continuaient à miner la cohésion de notre société. Un moment dépassées dans l’union sacrée pour la défense du territoire en 1914/1918, elles surgissaient à nouveau et, cette fois, semblaient prêtes à sacrifier l’unité nationale face à la puissance allemande. Gaspard Beurrier, donc, s’était illustré dans la lutte contre les Chouans. Gorron avait toujours été plutôt républicaine. Et lorsque la campagne environnante connut les incursions contre-révolutionnaires, la ville s’était toujours défendue efficacement. Et ceci grâce à ce petit commerçant qui progressivement s’était avéré un fin stratège dans la défense de la ville et dans la cohésion des Gorronnais. Malheureusement, Gaspard Beurrier avait aussi des rêves de gloire. Il jalousait le prestige militaire du marquis du Tilleul. Et c’est dans le combat fratricide avec son ancien collègue au sein du conseil municipal qu’il commença à commettre beaucoup trop d’imprudences. Peut-être souhaitait-il une fin glorieuse ? Construire une légende de grand stratège, courageux, qui entrerait dans l’histoire de la commune. Il serait sans doute déçu s’il pouvait connaître l’oubli dans lequel étaient tombés ses écrits. Son assassinat par les brigands était depuis bien longtemps oublié.

J’éprouve une réelle sympathie pour ce maire en le faisant revivre un peu. Je ne peux m’identifier à lui, les rêves de gloire et de batailles m’étant totalement étrangers. Mais sa volonté, son courage pourraient me servir d’exemples. J’ai vu aussi paraître sa seconde femme et son fils. Au-delà de l’intérêt relancé par l’histoire, je me sens aussi reconnaissant envers ces personnages qui m’ont permis aujourd’hui de sortir un peu de l’humeur maussade et du poids de ce corps douloureux qui se rappelle encore à moi au moment de dormir. Je ne sais comment sera cette nuit ? Mais une chose est sûre, j’ai envie de retrouver au plus vite Louise la veuve éplorée et Louis le fils plein de ressentiment contre le marquis du Tilleul auquel il ne pouvait pardonner…

Partager cet article
Repost0
31 août 2014 7 31 /08 /août /2014 11:59

Désabusé…

Un gros rhume. De la fièvre sans doute. Et cette toux sèche qui rend la gorge, le torse et même le ventre douloureux. Fatigue, manque de sommeil. Mais repensant à la sortie d’hier, je me suis imposé une nouvelle promenade. J’ai choisi l’emplacement de l’ancienne église et son cimetière. Puis j’ai contourné le nouvel édifice et ai traversé le nouveau cimetière. Ma tête était lourde et mes idées peu claires mais j’ai imposé à mon corps cet exercice, convaincu que j’allais retrouver l’humeur plutôt belle du jour précédent. Tout aurait dû s’y prêter. Je repensais à toutes ces sépultures bouleversées par des bâtisseurs peu soucieux du respect des morts. Il paraît que les ossements furent entassés pêle-mêle dans une fosse commune dont on a perdu la trace. Au milieu du 19ème siècle, on était apparemment peu intéressé par le passé proche. Les tombes les plus anciennes, dans le nouvel emplacement, dataient de la fin du 18ème siècle. Je retrouvais certains patronymes devenus pour moi familiers depuis ma plongée dans les écrits ramenés de la mairie. Par moments, je sentais en moi une certaine fierté de renouer avec les ancêtres en passant par-dessus le manque de reconnaissance de mes prédécesseurs. Persuadé que cette déambulation allait faire disparaître le peu d’entrain, les douleurs même, je forçais un peu mon corps. Or rien ne se passait comme je le prévoyais. Je n’avais qu’une envie, retourner chez moi pour me reposer. Et l’ingratitude des fossoyeurs interrogeait le réel intérêt de mes recherches historiques. Nos ancêtres méritaient-ils cet effort de mémoire ? Pas tous, certainement.

J’ai résisté à l’envie de me recoucher en arrivant à la maison. L’idée même de me renseigner sur les événements internationaux m’a paru plutôt vaine. A quoi bon ? Tout paraissait malheureusement écrit : nous allions connaître à nouveau les horreurs de la guerre. Et, après tout, si les hommes pouvaient être aussi bêtes, ils méritaient peut-être ce qui se préparait. Les sous-marins allemands coulent les bateaux de commerce anglais et français. L’URSS a envahi la Finlande. Et pourtant, tout le monde semble dans l’attente. A la chambre des députés, les partisans d’une paix avec l’Allemagne affrontent les bellicistes. On retrouve les vieux clivages entre l’extrême droite, les modérés et la gauche anticléricale. Et j’ai l’impression que la ligne de front traverse plus nos propres élus que les frontières entre la France et l’Allemagne. Ce constat plutôt pessimiste m’a redonné une certaine vigueur intellectuelle. J’étais prêt à sombrer dans un scepticisme m’éloignant de toute prise de position. L’évidence qu’il y avait plus de différence entre un anticlérical de gauche et un antisémite de droite qu’entre un démocrate français et un nazi allemand m’a fait froid dans le dos. Il y avait peut-être lieu de tenter de prendre part au débat, de me préparer à lutter à mon modeste niveau. Quand, comment ? Aucune idée. Et l’incertitude m’a fait retomber brusquement dans l’apathie désabusée qu’engendrait la poussée de fièvre évidente qui me faisait frissonner.

Partager cet article
Repost0
24 août 2014 7 24 /08 /août /2014 11:09

Une question de sens…

Cette prise de position personnelle sans ambiguïté m’a procuré, elle aussi, de la joie. J’ai passé l’après-midi, l’attention flottante, sans reprendre les écrits des archives. Des passages déjà lus émergeaient des éléments qui d’eux-mêmes prenaient forme. Je revoyais notamment les évolutions importantes connues par la commune au cours du 19ème siècle. Evolutions que j’ai eu à connaître, dans leurs prolongements, en tant qu’élu. La percée et le réaménagement des rues avec la confirmation des deux axes : nord/sud de l’église à la rivière, ouest/est longeant en partie celle-ci. La construction de la nouvelle église et de la mairie remplaçant les anciennes halles, du groupe scolaire... L’émergence d’un enseignement communal divisé ensuite par les lois sur l’obligation scolaire, la gratuité et la laïcité. Le développement de la médecine avec la création de l’hospice, établissement qui joua un rôle important, même sur le plan financier, prêtant parfois de l’argent à la commune. L’industrialisation avec la tannerie, l’usine de salaison, les fabriques de chaussures… Et le poids toujours important de l’Eglise tentée par sa participation à la vie publique de la ville.

Ce panorama, somme toute logique, qui s’enracinait dans le choix judicieux de nos lointains prédécesseurs, régénère en moi les ambitions d’une recréation dont j’ai déjà parlée. Ces différents éléments rassemblés dans une évolution dont on voyait le sens en redonnaient à ma propre écriture. Il m’est difficile d’expliquer en quoi les deux niveaux sont liés. Quel rapport, a priori, entre la lente construction de ma ville et le plaisir éprouvé à faire un point personnel dans ce cahier ? Il serait trop facile de parler de sens à ma vie par analogie à celui découvert dans l’histoire de la commune. Et pourtant, il y a certainement des liens subtils entre les deux démarches. Après un début de journée terne, voire pénible, avec le sentiment d’une certaine inutilité, je retrouve ce soir, une partie de l’exaltation évoquée hier. Je me sens rassemblé avec un sentiment d’utilité, un accord avec moi-même que j’ai cru un moment sans intérêt et qui, au contraire, me paraît, à nouveau, fondamental.

Partager cet article
Repost0
17 août 2014 7 17 /08 /août /2014 10:54

Pessimisme…

Une nuit plus calme, sans rêve mémorisé, avec quelques réveils un peu pénibles, bouffées de chaleur, gorge sèche… L’humeur de ce matin contredisait totalement l’exaltation de la veille. La volonté et la méthode mises en avant-hier soir me paraissaient bien vaines par rapport à mon cœur malade et à mon sang vieilli. Je suis resté assis longtemps dans ma cuisine, seul, face à un petit déjeuner délaissé. J’avais vaguement envie de passer à la mairie, de rompre le retour sur soi qui me paraissait si séduisant hier. L’idée d’une promenade matinale me tentait aussi. Tout comme un retour au lit, volets fermés, dans la pénombre que je pensais fraîche. Puis, doucement, parmi les idées flottantes qui traversaient mon esprit, une a émergé. Pourquoi celle-là ? Sans doute parce qu’elle était la mieux adaptée au moment. Mais j’ai le sentiment de n’y avoir été pour rien. Si j’étais en parfaite santé, que ferais-je donc de ce jour ? En quoi ma situation actuelle m’empêchait-elle de goûter l’instant présent ? N’ayant pu répondre de manière pertinente à ce questionnement, j’ai décidé de sortir. Il n’était pas question d’aller au Taillis de la Mort. J’ai alors emprunté les plus anciennes rues de Gorron. C’est en remontant la rue des Chauvinettes que les douleurs sont arrivées. J’ai regagné péniblement ma maison, épuisé mais heureux.

J’ai toujours eu du mal avec le communisme. De vagues tendances anarchistes qui me rappelaient ce que les bolchéviks avaient fait subir aux révolutionnaires libertaires en Russie. Par la suite, si je reconnaissais bien volontiers des vertus de défense de la classe ouvrière aux communistes français, leur volonté d’hégémonie sur les syndicats m’a toujours déplu. Petit bourgeois était le qualificatif le plus utilisés par les Rouges à mon endroit. Ils n’avaient sans doute pas tout à fait tort. Plein d’empathie pour les pauvres ouvriers exploités je ne me sentais pas pour autant faisant partie de leur monde. Et puis le dogmatisme de l’extrême gauche d’alors m’était toujours un peu suspect. Ce qui se passait en Pologne confirmait mes soupçons. L’URSS avait beau jeu de renvoyer dos à dos les démocraties capitalistes. Il n’empêche qu’elle profitait des tensions en Europe pour assouvir ses visées territoriales. Comment les communistes français, a priori attachés à la France, pouvaient-ils s’accommoder du pacte germano-soviétique ? Que feraient-ils si l’Allemagne attaquait la France. Se réclameraient-ils encore d’une hautaine neutralité ? Leur appel à la paix, que j’avais un temps été tenté de soutenir, me paraissait désormais hypocrite et dangereux. Je n’en étais pas encore à souhaiter une attaque franco-anglaise d’envergure contre le régime nazi mais il était pour moi devenu évident qu’en cas de conflit je soutiendrais sans ambiguïté les infâmes capitalistes. Ne serait-ce que pour dénoncer le caractère insupportable de la politique raciale, notamment contre les Juifs, qui s’affirmait outre-Rhin. Comment des gens de gauche, même extrême, pouvaient-ils, minimiser cet aspect de l’idéologie nazie ? D’autant plus que l’antisémitisme était plutôt l’apanage d’une droite proche de l’Action Française, ennemie jurée des Rouges de tout poil, et même des simples Républicains.

Partager cet article
Repost0

Présentation

  • : Le blog de jouvinjc
  • : Principalement axé sur l'histoire locale (ville de Gorron), ce blog permettra de suivre régulièrement l'avancée des travaux réalisés autour de ce thème.
  • Contact

Texte Libre

Vous trouverez dans ce blog trois thèmes liés à l'histoire de la ville de Gorron. Les différents articles seront renouvelés régulièrement. Ceux qui auront été retirés sont disponibles par courriel à l'adresse suivante : jouvinjc@wanadoo.fr

Recherche