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28 décembre 2014 7 28 /12 /décembre /2014 09:48
Le Taillis de la Mort…

Malaise…

La « réunion des grottes », il en avait souvent entendu parler. La fête, la joie, les rires. Il n’y était jamais allé. Son père et son frère partaient tôt le matin. Et ils revenaient, le soir, tout excités. Au début, c’était aussi la fête pour sa mère et lui. Il passait son temps au lit ou sur le corps d’Ernia. Et même lorsqu’il n’eut plus le droit de se rassasier, de meurtrir un peu le sein gonflé, il s’immergeait dans la douce chaleur. Mais, après l’épisode de la pêche, la journée des grottes fut un véritable calvaire. Il était tout le temps seul dans son brouillard. Et quand sa mère émergeait, même la nourriture était délivrée avec des gestes brusques. Il connut parfois les coups. Une fois, tout de même, on se décida à l’emmener.

Marscus était avec sa famille, un peu à l’écart. Une famille, d’une autre grotte, se distinguait aussi des autres et ne semblait pas tout à fait participer à la joie des retrouvailles. En s’approchant, il distingua un jeune garçon, sensiblement de son âge. Il était agrippé à sa mère. Une de ses jambes était repliée et, seuls, ses orteils touchaient terre.

Quand les jeux commencèrent, le garçon resta près de sa mère qui lui caressait doucement les cheveux. Marscus se précipita vers les autres enfants qui se préparaient à se mesurer à la course à pied. Le départ fut rapide, trop rapide. Très vite il manqua d’air. Pourtant il était vif et faisait parfois rire sa famille quand il courait dans le pré humide devant la grotte familiale. Mais les autres étaient plus grand, plus forts. Il arriva bon dernier. Sa mère l’accueillit sans un mot.

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21 décembre 2014 7 21 /12 /décembre /2014 10:27
Le Taillis de la Mort…

Le ressentiment

Un jour, alors que sa mère ôtait de plus en plus souvent sa bouche, son nez, ses yeux, et que ses hurlements ne la décidaient pas à les remettre, son père le prit par la main et partit avec lui dans le champ inondé. Avec de nombreux gestes et quelques sons gutturaux, il lui expliqua qu’on allait pêcher. Marscus devrait mettre les poissons sortis de l’eau, et qui se contorsionnaient dans l’herbe, dans le sac tendu par son père. Celui-ci était un habile pêcheur. Quand il pensa avoir suffisamment attrapé de grosses truites qui peuplaient la petite rivière, il ramassa le sac. Marscus ne vit pas la grimace inquiète et irritée. Il ne comprit pas, non plus, la brusque colère. Il avait pourtant mis deux beaux poissons dans le sac et en était fier. Il baissa la tête regardant, stupéfait, les mains de son père faire apparaître d’autres truites qu’il tirait directement de l’herbe.

De retour à la grotte, il courut se réfugier près de sa mère. Mais celle-ci le repoussa et alla discuter avec son mari dans le brouillard bleuté. Depuis ce jour, les soins des yeux étaient expédiés par des mains parfois brutales. Plus de peau fine. Plus de genoux et de poitrine accueillants. Il était debout et s’il pleurait, Ernia le secouait.

Depuis ce jour, Marscus se réfugia de plus en plus souvent dans son flou protecteur. Quand l’Autre émergeait, entrait dans sa bulle ouatée, il savait que rien de bon ne pouvait lui arriver. Quand les cousins voisins venaient rendre visite à ses parents, il avait le sentiment d’être au centre de toutes les conversations. Il s’éloignait un peu. Ne distinguait plus personne. Mais il était persuadé qu’on parlait de lui.

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15 décembre 2014 1 15 /12 /décembre /2014 12:22
Le Taillis de la Mort…

Marscus

Les parents et le fils aîné avaient marché très longtemps. La rivière, sa vallée, le talus abrupt à l’est, le taillis en pente douce à l’ouest… Et cette grotte découverte par hasard. Une fente verticale dans un bloc de roches dures. Quand le Père découvrit l’espace insoupçonné derrière l’étroite ouverture, il sut qu’ils étaient arrivés. C’est là que naquit Marscus. Le lieu était sans doute propice puisque d’autres groupes s’étaient installés le long de la rivière depuis quelques années.

L’enfant était sur les genoux de sa mère. Elle lui passait doucement un linge humide sur les yeux. Chaque matin, il goûtait ce moment magique. Après la terreur du réveil, les yeux collés par un liquide insane, il attendait la caresse de la peau très fine. C’était Ernia elle-même qui l’avait travaillée. Avec les mêmes précautions qu’elle prenait pour traiter celles qui lui servaient pour ses soins intimes. Le soleil chauffait l’entrée de la grotte. Marscus se détendait. Sa mère avait écarté son habit. La chaleur odorante de la poitrine répondait à la légère brûlure des rais de lumière. Le monde s’éveillait. Quand il détournait son regard du visage aimé, il retrouvait ce flou un peu bleuté qu’il pensait avoir perdu au cours de la nuit. Il tenta de prendre le mamelon dans sa bouche. La réponse fut plus brusque que d’habitude. Ce plaisir lui étant désormais interdit, il gémit doucement mais, détendu, espéra des soins prolongés.

Il s’était presque endormi quand deux silhouettes émergèrent doucement du brouillard bleuté. Son père et son frère revenaient de la pêche. La bouche, le nez, les yeux de sa mère, il les possédait. Il avait longtemps pensé que le père et l’aîné en étaient dépourvus. Des cheveux, oui. Bien que d’une couleur passée, beaucoup moins belle que le roux d’Ernia. Mais il se souvenait, maintenant, qu’eux aussi devaient avoir des yeux, une bouche, un nez. Il les avait vus. Pas longtemps, pas souvent, mais suffisamment pour être persuadé que les deux hommes étaient faits comme sa mère. Sans doute les enlevaient-ils quand ils s’éloignaient de la grotte. Ca arrivait même parfois à Ernia. Et il n’aimait pas ça. Il ne la reconnaissait plus. Il était terrifié. Mais il savait comment les faire revenir. Il hurlait. Elle le prenait dans ses bras. Et la bouche, le nez et les yeux étaient à nouveau là.

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7 décembre 2014 7 07 /12 /décembre /2014 11:44
La rivière.
La rivière.

Chapitre 2

Le héros est installé dans sa maison, au pied du Taillis, à peu de distance de la rivière…

Rêves d’histoires

La journée s’annonçait belle, en effet. Soleil, ciel bleu et froid sec. Sa fenêtre s’ouvrait sur le champ toujours un peu humide. La brume basse flottait, plus épaisse, au-dessus de la petite rivière. Son attention fut attirée par des rais de lumière plus intenses que les autres. Ils pénétraient les arbres bordant l’eau sur le versant orienté vers l’est de la vallée. Il avait vu de nombreuses fois ces blocs de granit dégradé qui parsemaient le Tallis. Cette ouverture verticale, même, ne lui était pas étrangère. Mais, jamais, elle ne s’était détachée aussi nettement dans la lumière. Surmontée de broussailles, elle avait une dimension féminine qui le fit sourire. « L’origine du Monde ».

Par endroits, l’eau arrivait à la limite de ses bottes. Il s’appuyait parfois sur la pelle pliante qui pouvait aussi l’aider à marcher. Il lui fallait remonter la rivière pour la franchir sur la passerelle de la Thiercelynais. De ce côté, l’espace entre le talus et l’eau était étroit et encombré. Il connaissait bien cette excitation. Une gêne abdominale souvent délicieuse. L’ouverture était plus large qu’il ne le croyait. Il dégagea arbustes et ronces. Puis commença à creuser.

Il avait craint, un moment, rencontrer le roc. Mais la progression s’avéra relativement facile. Une résistance nécessaire au plaisir de la découverte. Mais aussi le sentiment de ne rien forcer. L’ouverture, resserrée dans sa hauteur, s’élargissait dans le sol encore meuble. Il s’arrêta, essoufflé. Il goûta pleinement ce qu’il venait de vivre. Plein d’espérance. Il avait devant lui une belle aventure. Dans laquelle le plaisir ne pouvait que s’affiner. Une véritable promesse enchantée.

Après le repas du midi, il s’installa à son bureau, alluma la lampe verte. Et tout put commencer.

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30 novembre 2014 7 30 /11 /novembre /2014 11:34
Le Taillis de la Mort...

L’installation…

Quand la maladie s’accéléra brutalement, il en fut presque soulagé. On ne s’interrogeait plus. Il faisait un peu peur. On ne s’étonnait plus de la longueur de ses cheveux, il n’en avait plus. C‘est au retour d’une de ces séries de soins plutôt pénibles qu’il prit la décision de quitter définitivement son ancienne demeure dans laquelle, d’ailleurs, il ne restait plus grand-chose. Il faisait presque nuit. Il avait ressorti tous ses carnets. Des années d’écriture souvent difficile qui, pour devenir régulière, était passée par de nombreux essais avortés. Il manquait les trois dernières années. Il n’avait, en effet pas écrit une ligne depuis la mort de sa femme. Le vide, tout d’abord, l’empêchait d’amorcer la moindre phrase. Le trop plein, ensuite, qui rendait ridicule ce rendez-vous quotidien. Il fallait bien oublier qu’il n’avait plus personne à rencontrer. Il avait repris le carnet vide qui l’attendait. Le stylo allait-il fonctionner après tout ce temps ?

« Demain, je vais entrer dans ma nouvelle et sans doute dernière demeure… » Il s’arrêta, un moment inquiet. Il regarda le stylo, le porta à la bouche. Il le remerciait presque. Il eut envie d’une sérénade de Schubert. Mais tout était là-bas qui l’attendait. Il chercha fébrilement dans les livres éparpillés sur le plancher du bureau un petit ouvrage, d’un petit auteur, qui pourtant l’avait autrefois bouleversé. Il retrouva, soulagé : « Une promesse » de Sorj Chalandon. Il allait reprendre son stylo quand il comprit que le temps était venu. Personne ne le vit descendre, dans la pénombre, le chemin du Taillis. Il avait mis dans sa valise sa lampe verte qu’il avait failli abandonner. On lui avait fait comprendre que ce style était particulièrement ringard. Il fut pourtant soulagé, quand il s’installa dans son nouveau bureau, d’allumer cette lampe dont le halo vert devait se voir de loin. Il espéra que chacun allait comprendre qu’il était de retour, qu’il allait retrouver ce cher « Fantôme d’Autrui » qui lui avait tant manqué.

Il écrivit une partie de la nuit s’obligeant tout de même à ne pas trop veiller. Il fallait être en forme. Demain devait être une « Belle journée ».

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23 novembre 2014 7 23 /11 /novembre /2014 11:48

Vaines tentatives…

La transformation fut totale. Son image sociale s’épanouissait. Il découvrit de nouveaux amis. Il sortait, ne ratant jamais les manifestations locales de toutes sortes. On l’invitait. Sa conversation était, paraît-il, devenue brillante. On le sollicita même pour participer à des élections locales. Il faut dire qu’il dépensait beaucoup. Il commençait enfin à ressembler à un notable. Ses cheveux raccourcirent, ses vêtements s’épaississaient. Il commençait même à exhiber un ventre avantageux. Il eut quelques expériences sexuelles inédites avec des bourgeoises dont il devait ôter les bijoux avant de connaître « l’infinie tristesse de la chair ».

Il crut retrouver la « Belle Humeur ». Rarement. Au retour de quelques soirées arrosées, la nostalgie gaie qu’il ressentait alors lui faisait croire à la bonne nouvelle. Mais les lendemains toujours déchantaient. Toujours plus vides que la veille. Il avait, au début, recommencé à fréquenter son bureau. Mais pourquoi la Romance de Nadir et les Pêcheurs de perles le fatiguaient-ils à ce point ? Pourquoi les bavardages d’intellectuels torturés le laissaient-ils aussi indifférent ? Il réapprit les radios généralistes recherchant les bonnes grosses blagues et les chansons martelées de « people » prétentieux et vains. Il en rit parfois. Tout comme il redécouvrit la littérature policière qui, au moins, racontait des histoires.

Le projet immobilier était-il si médiocre ? Le frémissement ressenti au moment de sa conception n’avait-il été qu’un leurre ? Etait-il définitivement seul avec lui-même ? Il fut un peu rassuré quand il put commencer à emménager dans cette maison isolée au pied du bois près de la rivière. Il choisit soigneusement la pièce qui allait devenir son bureau. Il ne le reconstitua pas à l’identique mais l’essentiel était là. L’emménagement dura quelques semaines. Quand il ne pouvait pas l’assurer seul, il fit appel à sa famille dont il s’était un peu éloigné. Seuls quelques amis très proches, de ceux qui progressivement s’étaient installés, autrefois, dans ce « Fantôme d’Autrui » disparu, furent aussi sollicités. Le cercle qu’il fréquentait alors en fut un peu surpris. Plus encore quand il cessa de sortir. Ses cheveux rallongèrent. On hésitait de nouveau à le saluer. Il ne trouvait plus rien à dire. On l’évitait.

La rivière.

La rivière.

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16 novembre 2014 7 16 /11 /novembre /2014 10:43
Le Taillis de la Mort…

Le projet

Mais quand il essaya de renouer le dialogue interrompu avec lui-même, tout de suite il sentit comme un manque. Cet « Autre lui » avec qui il aimait tant dialoguer lui semblait absent. Etait-il possible qu’il ne fût pas seul, autrefois, dans cette sphère intime ? Jamais il n’aurait cru que cette compagne de tant d’années, brutalement disparue, s’y était aussi installée. N’y en avait-il pas eu d’autres ? De ces « Fantômes d’autrui » qui, comme certains oiseaux, étaient venus déposer là des œufs étrangers. Il tenta alors de se retrouver. Pendant des années, il avait consigné sa quête des subtils mécanismes porteurs de la « Belle Humeur ». Et de ceux qui, insidieusement la dégradaient. Il était persuadé qu’en traquant cette « Belle Humeur » il allait retrouver ses tendres « Fantômes ».

Il s’acharnait. Il tenta vainement, pendant des mois, de traquer la moindre ouverture. De forcer même la réalité quotidienne. Rien n’y fit. Loin d’entraîner la plus petite évolution, l’exercice de sa volonté se perdait dans un sentiment d’échec, d’inutilité. Quant à sa propre image elle continuait, de ce fait, à se dégrader. Il en était là, à passer son temps dans ses carnets. A relire sans cesse ce qui présidait autrefois à la montée de la « Belle Humeur ». Quand il tomba sur le jour où il avait pris l’apéritif avec ses voisins, il sentit comme un frémissement. Il reprit plusieurs fois ces quelques lignes qui lui faisaient revivre ce qu’il avait bien cru mort. Il pleura. Il pleura sur ce temps disparu. Et il pleura sur sa femme. Non comme il l’avait déjà souvent fait, en empathie avec les personnes qui l’aimaient, mais pour elle-même. Et c’est là qu’il eut l’idée. Le Taillis de la mort, cette maison oubliée, il devait en faire quelque chose. Il en allait de sa propre survie.

Il s’engagea alors dans une entreprise totalement étrangère à ce qui avait été jusqu’alors sa vie. Un projet déraisonnable. Un rêve comme ceux que sa mère, quand il était petit, s’ingéniait à discréditer. Il lui fallait reconstruire cette maison oubliée, au pied du Taillis. Cela lui demanda deux années. Racheter le terrain à un cultivateur réticent. Obtenir le permis de construire. Convaincre les entrepreneurs de s’embarquer dans une véritable galère. Accès difficile, sol à drainer, fondations sur pilotis. Et pendant ces années, il fut quelqu’un d’autre. Il apprit à quémander, à flatter. Il accepta les humiliations. Il pratiqua l’hypocrisie, le mensonge. Il sut être odieux, feindre des colères homériques, y céder quelquefois. Il voulait devenir quelqu’un de sociable. Tout ce qu’il s’était toujours refusé. Par orgueil, timidité. A moins que ce qu’il défendait avant était tout simplement sa propre réalité.

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9 novembre 2014 7 09 /11 /novembre /2014 11:39
Emplacement de la maison, autre angle de vue.
Emplacement de la maison, autre angle de vue.

Le drame inaugural…

Il se souvenait très bien de cet apéritif avec ses voisins. Deux cultivateurs âgés qui avaient pris leur retraite en ville. Il aimait beaucoup les entendre parler du passé. Aucune nostalgie. La vie à la campagne était encore très dure de leur temps. Mais ils avaient beaucoup de tendresse et de respect pour ceux qui les avaient précédés. Le mari mourut dans l’année. Sa femme a tout de même tenu à montrer où se situait la petite maison. Ce lieu sans intérêt devint pour lui un passage obligé de ses promenades matinales. Et puis la femme mourut à son tour. Sans véritable chagrin, sa disparition l’avait malgré tout touché. Il n’était jamais repassé près de l’endroit qu’elle lui avait enseigné sans penser à elle. Il ne savait pas alors que ce qu’elle lui avait transmis allait devenir essentiel au moment le plus douloureux de sa vie.

Quand la fermière l’avait accompagné au pied du taillis, il avait déjà appris ses propres problèmes de santé. Et il s’était engagé dans un passionnant travail sur lui-même. Cela lui permettait de lutter contre l’angoisse d’une mort annoncée, même si l’échéance était impossible à fixer. Il se colletait avec lui-même dans la recherche de ce qu’il avait définitivement appelé la « Belle Humeur ». Il y était question d’estime de soi et d’exercice de la volonté. A chaque fois qu’il avançait vers plus d’authenticité, qu’il empruntait le chemin difficile de la culture, de l'éloignement de la bestialité, il se sentait plus serein. Il avait le sentiment de ne pas trop perdre de ce temps qui lui était compté.

Et puis, la catastrophe est arrivée. La mort annoncée toucha brutalement sa propre femme. Il y eut tout d’abord de la stupeur. Et puis il pleura, en écho au chagrin de ses enfants. La tristesse était là. Mais elle se teintait de mélancolie, douce, qui le culpabilisait. Il retardait le moment où il allait reconstruire. Il passa quelque temps chez ses enfants. Et un jour il ressentit l’envie de se réinstaller dans ses activités quotidiennes. Un peu comme un retour de vacances. La qualité de ce retour était étroitement liée à celle de son séjour annuel en bord de mer. Il lui prenait alors une furieuse envie de concrétiser tout ce qui avait mûri au cours de ses promenades marines. Il crut qu’il était prêt.

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31 octobre 2014 5 31 /10 /octobre /2014 15:59

Un témoignage

« Une levée de terre prolongeait la passerelle en bois de la Thiercelinais. Elle était censée nous permettre d’atteindre le taillis sans trop nous mouiller les pieds. Mais, souvent, les pluies automnales se jouaient de la modeste digue. Et, après deux kilomètres de marche inconfortable, nous devions faire sécher chaussettes et sabots sur l’énorme poêle de notre cantine. Un mot un peu fort pour cette petite salle noire et enfumée où nous prenions notre repas de midi. Souvent un méchant morceau de pain avec un peu de lard. Heureusement, il y avait les pommes de terre qui cuisaient dans la grande marmite posée sur le poêle. Elles servaient aussi à la nourriture des cochons du laboureur qui prêtait le bâtiment à l’école des Bonnes Sœurs. Mais elles nous réchauffaient. Quand j’y pense, je sens encore cette forte odeur, de laine mouillée et de tubercules bouillis, peu agréable mais si protectrice.

Nous croisions souvent le père Payot, bizarrement assis sur le talus broussailleux qui touchait à sa petite maison. Il nous faisait un peu peur. Son feutre tout déformé lui arrivait jusqu’aux yeux. Il nous paraissait sale et méchant. A cause, sans doute, de la canne souvent brandie et de la grosse voix rocailleuse. Il s’adressait pourtant plus à sa pauvre femme qu’à nous-mêmes. Mais nous nous identifions à cette malheureuse qui pataugeait dans le champ inondé. C’est elle qui puisait l’eau dans la petite rivière. Et nous, à la ferme, nous connaissions bien cette corvée réservée aux fillettes.

La morale chrétienne nous enseignait la charité. S’il n’y avait pas eu le méchant bonhomme nous aurions sans doute pris l’anse du seau. L’histoire de la pauvre Cosette nous avait tellement faites pleurer. Et pourtant, certains soirs d’hiver, entraînées par de mauvais garnements, il nous arrivait d’oublier les principes assénés par les Sœurs. Je crois bien avoir moi-même jeté quelques pierres dans la cheminée. Les lamentations de la mère Payot, terrorisée près de son âtre, nous mettaient en joie. Quant aux gémissements du père quand nous frottions les mêmes pierres le long des murs, ils éveillaient en nous des plaisirs interdits.

En ce temps-là, les superstitions étaient encore très fortes dans nos campagnes. Les pierres jetées ou frottées annonçaient, paraît-il, une mort proche. Et la peur et le désespoir du couple crédule nous permettaient de rire d’une angoisse inconnue. Inconsciemment, sans doute, nous commencions cette lente lutte qui nous amènerait un jour à accepter notre propre mort. Mais nous étions bien loin de tout ça. Notre seule angoisse était alors de ne pas souiller notre culotte en riant trop fort…

Quand j’y pense maintenant, je ne suis pas très fière. Bien sûr, je ne crois plus au bruit des pierres. Quoique… Je suis bien contente, à mon âge, que nos murs soient aussi hauts et aussi épais.

Si vous voulez, quand il fera meilleur, je vous emmènerai à l’endroit précis où se situait la maison. Il ne reste plus rien. Le fermier, propriétaire du champ a tout fait raser. Pas une pierre, pas une fondation. Je me suis souvent demandé pourquoi il ne voulait plus rien voir de ce passé pourtant bien connu de ses propres parents… »

L'endroit où se situait la maison.

L'endroit où se situait la maison.

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25 octobre 2014 6 25 /10 /octobre /2014 10:51

La « Saga Gorronnaise » est terminée. Si elle était un jour éditée je vous en ferais part. J’ai pris conscience, au fil des semaines, que sa longueur pouvait dissuader les lecteurs. A partir de cette semaine, le roman présenté ici est beaucoup plus court et surtout composé de chapitres pouvant être lus séparément. Il se déroule sur la commune de Gorron et, plus précisément, au Taillis de la Mort que les habitants connaissent bien. Il s’agit, là-aussi, d’une fiction. La dimension historique y est moins présente. L’imaginaire beaucoup plus fort. Et la poésie aussi, j’espère… Je l’illustrerai de photos, prises à différentes saisons, de ce lieu qui a occupé une place importante dans les rêveries de certains adolescents gorronnais.

JC

Chapitre 1

(Où il est question du narrateur)

« Taillis de la Mort, parcours de santé ». Il n’est pas sûr que le rédacteur de la modeste plaquette touristique ait bien perçu l’humour de ce bel oxymore. Ce fameux taillis a une bonne place dans la mémoire collective de notre village. Un lieu de promenades familiales, d’aventures et de découvertes enfantines et adolescentes. La mort faisait tellement mauvais ménage avec la douceur de cette petite vallée glaciaire qu’on a tenté d’en changer le nom : Taillis de l’Amour, semblait mieux adapté. Mais l’histoire est têtue. Il y avait bien eu quelques fusillés au pied de ces roches parsemant les broussailles. Et on peut douter du fait que les vandales, en tordant la croix métallique scellée sur une de ces roches, avaient pour seule ambition d’adoucir le nom du site. Quoi qu’il en soit, on n’efface pas l’horreur d’un lieu de supplice par un simple trait de vocabulaire. Le Taillis de la Mort est bien présent sur les listes nominatives de recensement de la population du village, scrupuleusement dressées dès le 19ème siècle. Et si la maison a de nos jours disparu, une famille habitait bien là, près de la rivière serpentant dans la petite vallée souvent inondée.

Le Taillis de la Mort...
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