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14 octobre 2018 7 14 /10 /octobre /2018 11:40

Vendredi 20 octobre 1702

 

J’aurais dû me douter de quelque chose. Ma deuxième grossesse ne s’est pas déroulée comme la première. Tout a commencé par des vomissements réguliers. Ensuite, des douleurs fréquentes et parfois très fortes tordaient mon ventre anormalement gonflé. Ma fatigue était très grande me clouant souvent au lit. A tel point que, par moments, je supportais mal mon petit Joseph et le confiait à une Jeanne ravie.

Quand les contractions commencèrent, je n’imaginais pas qu’elles dureraient deux jours. Marie Thuaudet, la sage-femme, était désemparée. Elle fit appel aux chirurgiens. Mon père et mon mari refusèrent d’intervenir. Nous étions trop proches pour qu’ils explorent mon corps difforme.  On se retourna vers un confrère exerçant en campagne et un peu méprisé. Il diagnostiqua rapidement une présentation par le siège. Refusant de prendre le risque de la mort de l’enfant ou de sa mère, il s’en remit à la sage-femme.

Elle ferma la porte de ma chambre interdisant à quiconque d’entrer. La main et l’avant-bras enduits de beurre, elle plongea en moi. La douleur fulgurante me surprit. Je compris alors la portée de la parole divine : « Tu enfanteras dans la douleur ». Marie Thuaudet besognait, transpirante. Elle retira sa main dans un cri triomphant. L’enfant était retourné et moi à demi inconsciente.

 

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7 octobre 2018 7 07 /10 /octobre /2018 11:40

Mercredi 01 février 1702

 

Jean a été ravi, Jeanne un peu inquiète, quand je leur ai annoncé ma deuxième grossesse. Pour mon mari, cela satisfaisait son envie d’une famille nombreuse. Pour ma domestique, la crainte était l’éloignement de Joseph. Quand une femme respectable devenait grosse, elle confiait souvent ses enfants à des nourrices pendant toute la durée de la gestation. Je la rassurai. Notre petit Joseph resterait à la maison et c’est elle qui s’en occuperait, encore plus que d’habitude.

Quant à moi, mes sentiments étaient partagés. Je ne craignais pas l’accouchement. Le premier avait été facile et, paraît-il, les suivants, sauf incident, l’étaient de plus en plus. Mais je m’interrogeais. Comment allais-je faire pour aimer mes deux enfants également ? Cette question aurait paru stupide si je l’avais partagée. Il m’arrive souvent de garder pour moi des réflexions apparemment peu fréquentes chez mes contemporains. Ne suis-je pas un peu folle ?

Cette idée, quand elle me tourmente, me plonge dans le froid, le corps raidi et l’esprit fourbu. Je me souviens d’une pauvre démente qu’on était venu chercher à la Renardière. Son regard incrédule laissa place à une frayeur qui me glaça. Je savais par mon père ce qu’on faisait aux internés dans les lieux d’enfermement. Et je voyais la femme penchée sur un puits noir et profond tenue par des bras vigoureux et hostiles.

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30 septembre 2018 7 30 /09 /septembre /2018 11:47

Le journal de Renée Largerie

 

Dimanche 18 décembre 1701

 

J’ai assisté, ce matin, à une scène qu’on ne devrait jamais voir dans une église. Derrière le banc du baron de la châtellenie, trois personnes en arrivèrent aux mains prétendant avoir la préséance sur le banc suivant. Le procureur du Roi du grenier à sel de Gorron revendiquait cette préséance. Sa revendication était contestée par les Sieurs du Bois-Brault et du Rocher. Malgré les supplications du curé appelant à la raison, personne ne voulait céder. Les fidèles, silencieux au début de la scène, finirent par en rire, sauf ceux qui avaient déjà eu affaire avec la gabelle, qui insultèrent le procureur.

Il faut dire que notre province est vigoureusement imposée sur cet ingrédient indispensable à la bonne tenue de nos cuisines. De plus, la réputation des gardes chargés de récolter l’impôt et de poursuivre les contrebandiers, n’est plus à faire. Dans beaucoup de familles, des histoires circulent sur la grossièreté, la violence même, parfois, de ces gens malhonnêtes qui n’hésitent pas à s’attribuer une partie de l’impôt.

Quand j’ai raconté la scène au dîner, j’ai perçu le regard de Jeanne. Ses beaux yeux brillaient d’un éclat inhabituel. J’ai cru qu’elle aussi avait eu affaire aux tristes sbires. Elle démentit toute agression et parla d’une belle fille aux cheveux roux dont la robe à trous excitait les gabelous. Des larmes coulèrent sur ses joues échauffées. Si bien que le doute m’est resté sur l’identité de la fille agressée.

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23 septembre 2018 7 23 /09 /septembre /2018 11:53

 

Le journal de Renée Largerie

 

Lundi 13 juin 1701… (2)               

 

L’après-midi même, le curé Picard est revenu sur l’injustice qui était faite à l’école des filles. Il regrettait l’intransigeance de la Généralité de Tours. Et j’étais surprise par sa colère, lui qui savait garder son calme en toutes circonstances.

La réunion concernait la Confrérie des Trépassés. J’y ai été invitée comme descendante de mes aïeux donateurs importants de cette confrérie. Il s’agissait de choisir un nouveau procureur pour cette association très ancienne créée avant l’année 1500. Le curé a rappelé les dons et legs importants faits au cours des siècles, notamment la maison que j’occupe actuellement par Julien Largerie et Renée Triguel. Il a ensuite recensé les rentes toujours en cours avant de confier les archives au nouveau procureur. Ce dernier est un marchand de Lesbois, François Lecour, choisi par l’ensemble des membres de la confrérie.

Je ne suis pas intervenue pendant cette réunion. J’étais la seule femme. Et ma présence était en soi déjà exceptionnelle. La place de la femme dans l’Eglise a toujours posé problème. J’ai du mal à comprendre pourquoi elle est toujours reléguée à des tâches subalternes. En rentrant chez moi, je me suis rendue à la petite chapelle. En contemplation devant notre petite Vierge, j’ai tenté de m’élever, de me soustraire à l’existence brumeuse mais je me suis heurtée à la mesquinerie et l’injustice que la journée m’avait réservée.

 

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16 septembre 2018 7 16 /09 /septembre /2018 10:15

 

Le journal de Renée Largerie

 

Mardi 21 juin 1701

 

                Ce matin, je me suis rendue à la Renardière avec le même enthousiasme que celui du premier jour. Avec, en plus, le sentiment de progresser dans mon travail d’aide à la maîtresse. Scholastique Lemoine semble très satisfaite de mon aide. Elle aurait pu être un peu jalouse de la relation chaleureuse qui s’est nouée entre les élèves et moi. Au contraire, elle m’a confié quelques petites tâches d’enseignement. Je suis chargée, notamment, des cours d’écriture aux filles les plus grandes. Cela m’a obligée d’améliorer la mienne. Je m’aperçois que sur mon journal, les progrès sont sensibles. Plus assurée, plus régulière, les taches d’encre sont moins nombreuses et j’en suis ravie.

                Mais ma belle humeur s’est brutalement dégradée. Depuis quelques jours déjà, Monsieur Tillet, contrôleur ambulant de la généralité de Tours, séjourne à Gorron. En fin de matinée, il est venu à la Renardière pour inspecter l’école de filles. Depuis plusieurs années déjà, une salle de classe avait été construite, adjacente à la maison servant d’école et d’habitation à la maîtresse et à sa compagne. Le curé Le Picard, qui l’accompagnait, était plutôt fier de montrer le petit établissement qui voyait son effectif augmenter régulièrement. Sa surprise fut très grande quand il entendit le contrôleur reprocher la construction de la nouvelle salle. On ne savait pas, alors, qu’une autorisation aurait dû être demandée au préalable à l’Intendant de la Généralité.

                 Je fus, moi-même, prise dans les reproches de Monsieur Tillet. Cette fois encore, on aurait dû signaler le remplacement de la compagne défunte auprès de la Généralité. Toutes ces infractions, pour nous bien anodines, ne l’étaient pas pour le contrôleur. Si la classe peut être conservée jusqu’à régularisation, il me faut arrêter immédiatement mon travail. Ce soir, ma tristesse est bien grande. Et je me tourne vers la lune, assise devant ma fenêtre. Les larmes qui tombent de mes yeux tristes ont la couleur d’opale de l’astre qui m’apaise.

               

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9 septembre 2018 7 09 /09 /septembre /2018 11:35

 

Le journal de Renée Largerie

 

Lundi 13 juin 1701

 

                La semaine dernière, un drame a eu lieu près du domaine de la Renardière. Les douze élèves de l’école de filles se promenaient le long de la rivière dans le champ des Mottes. L’institutrice les avaient laissées sous la surveillance de sa compagne, une femme âgée, percluse de rhumatismes, faisant office de domestique et d’aide à l’école. Les petites filles devaient chercher des plantes nouvelles destinées à l’herbier de la classe. L’une d’entre-elles, se penchant sur la rive, a glissé dans l’eau. La vieille femme n’a pas hésité à se jeter dans la Colmont. Happée par la boue, ses longues jupes alourdies, alors que la petite fille était sortie de la rivière par ses camarades, la compagne s’est noyée.

                L’émotion a été très grande dans la ville. La compagne de l’institutrice était très appréciée. Au-delà de ce bouleversement, il a fallu trouver rapidement une remplaçante pour aider l’institutrice. On est venu me chercher. Dans un premier temps, j’ai failli refuser. Je ne me voyais pas laisser mon petit Joseph même pour quelques heures dans la journée. Et puis Jeanne m’a convaincue. Elle allait bien s’en occuper.

                C’est donc ma première journée à l’école de filles. J’ai retrouvé avec plaisir le domaine de la Renardière. Je connais bien l’institutrice et, même si je n’ai aucune compétence dans l’enseignement, je crois avoir été tout de suite bien acceptée par les élèves. Les petites retrouvent en moi un peu de leur mère. Et pour les grandes, elles semblent heureuses d’avoir une aide plus jeune que la malheureuse noyée de la rivière.

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2 septembre 2018 7 02 /09 /septembre /2018 09:10

 

Le journal de Renée Largerie

 

Mercredi 06 avril 1701 (3)

 

Le curé Le Picard prépare avec soin les Pâques. Hier il nous a toutes réunies, les fidèles paroissiennes. Il s’agissait de la décoration de l’église et surtout du choix de l’enfant qui mènera l’agneau Pascal. Maître Le Poittevin, sculpteur à Gorron, était aussi présent. Il travaille en ce moment sur l’escalier à vis menant au clocher. Escalier que mes aïeux Julien Largerie et Renée Triguel ont offert à la paroisse. Le curé veut que le menuisier abandonne ses travaux pour restaurer le grand Christ suspendu au-dessus de l’autel. Il est inconcevable qu’il ne soit pas impeccable pour les fêtes de Pâques. Tout ne se passe pas très bien entre les deux hommes. Chacun dans son domaine ne souffrant pas la contradiction.

Tout en discutant, nous aussi avec vigueur, pour le choix de l’enfant, nous écoutions la dispute entre les deux hommes. Les femmes semblent moins agressives entre elles mais souvent aussi entêtées. Entre le fils de Jean Berrier, procureur de la fabrique, et celui du plus modeste mais courageux des journaliers de la paroisse, la confrontation est rude. J’ai résolument soutenu la second choix. J’ai bien senti alors que certaines bourgeoises me condamnaient pour trahison. On se doit de respecter les appartenances sociales.

Assise derrière la fenêtre qui donne sur la vallée, j’oublie ces petites querelles en savourant les sons et les parfums qui flottent dans l’air du soir. J’aime ces moments un peu mélancoliques qui peuvent m’amener jusqu’au vertige.

 

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26 août 2018 7 26 /08 /août /2018 09:12

 

Le journal de Renée Largerie

 

Mercredi 06 avril 1701 (2)

 

Nous sommes allés au marché, ce matin avec Jeanne et Joseph. J’aime flâner dans la foule qui se presse devant les nombreux étals. On entend des rires, des cris, les laboureurs vantent leur production toujours supérieure à celle des voisins. Les chamailleries sont le plus souvent bon enfant et les villageois s’en amusent.

Au marché aux veaux, cette fois, l’affaire était moins drôle. En général, les promesses de vente se font à partir d’accord oraux dont personne ne déroge. Un escroc,  une incompréhension ? Deux laboureurs en sont venus aux mains. Les fameux bâtons de meslier, armes pouvant être redoutables par leur bout ferré, se sont battus. S’il n’y avait eu le curé Le Picard pour les séparer, l’affaire aurait pu tourner très mal.

Ce prêtre est très respecté à Gorron. Cela fait près de neuf ans qu’il a pris possession de la cure. Et il a déjà entrepris des restaurations et des réparations dans l’église, réorganisé l’enseignement des filles…. Sa famille, plutôt fortunée, lui a permis ces libéralités. Mais tous les prêtres riches n’ont pas été aussi généreux.

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19 août 2018 7 19 /08 /août /2018 09:09

 

Le journal de Renée Largerie

 

Mercredi 06 avril 1701

 

Marie Thuaudet, la sage-femme, est venue me visiter hier. J’ai peur d’être obligée d’arrêter d’allaiter mon petit Joseph. Une punition divine pour le plaisir pris ? Dieu serait alors bien mesquin. Je crois plutôt que la voracité de mon enfant est la seule cause de ces abcès qui ont brutalement poussé sur mes deux seins. J’ai cru voir, dans le regard de mon mari Jean, comme un sourire réjoui.

Pendant l’allaitement, la mère ne pourrait concevoir. Des femmes, convaincues de cet adage ont eu de bien mauvaises surprises, preuves que rien n’est jamais bien simple en ce bas monde. Jean veut beaucoup d’enfant. Ces abcès, qui l’empêcheront de jouer avec ma poitrine, lui permettront d’être à nouveau père. Et le petit sacrifice d’enfant gâté, il semble l’accepter volontiers.

Marie Thuaudet me raconte son dernier accouchement. Une pauvre fille engrossée par un voisin marié est ainsi devenue la honte de sa famille. Il est tout de même injuste que l’auteur des œuvres, nommé dans l’acte de baptême, n’encourra aucune opprobre alors que sa victime, ou même son amante consentante, sera montrée du doigt.

 

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12 août 2018 7 12 /08 /août /2018 09:03

Fictions…

 

Le journal de Renée Largerie

 

Mercredi 16 mars 1701

Plus le terme s’approchait, plus j’entendais d’histoires horribles sur l’enfantement. L’enfant mal placé qui déchirait les chairs meurtries. Les jumeaux qu’il fallait découper pour sauver la mère. Les fœtus étranglés par le cordon noué autour du cou. Et toujours les hurlements de la femme martyrisée.  Celles qui donnaient le plus de détails étaient souvent les jeunes mères. L’accouchement est comme un rite initiatique et la douleur en soulignait l’importance.

Pour mon petit Joseph il eut mes lèvres mordues au sang, la peau tendre des paumes déchirée par mes ongles cassés. Mais pas de cris. Pourtant les vagues qui se succédaient, déchirant mes entrailles martyrisées, chaque fois je les appréhendais. Quand Madame Thuaudet annonça qu’elle voyait la tête je ne pensais qu’à l’ondoiement qu’elle pouvait pratiquer quand le petit être était en péril de mort. Mon mari et mon père étaient restés, par décence, dans la cuisine, prêts à intervenir. Quand ils entendirent les pleurs du nouveau-né, ils entrèrent pour me féliciter.

                Je sens des lèvres avides téter mes seins sensibles. Le plaisir que j’y prends est sans doute interdit. Mais je m’en moque. Mon statut de mère m’a transformée. Je n’ai plus peur des hommes, qu’ils soient père, mari ou curé. Personne ne pourrait me détourner de ma tâche essentielle. La vie de ce bébé occupe toute la place. Et la joie de Jeanne quand je lui permets de prendre Joseph dans ses bras, couronne la félicité que je connais maintenant.

 

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