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22 septembre 2013 7 22 /09 /septembre /2013 11:47

La condamnation…

On m’a donné des feuilles, un crayon… On m’a même apporté une lampe à acétylène. Il faut dire qu’il fait bien sombre dans la casemate. Que m’arrive-t-il ? On doit me fusiller demain. On m’accorde la faveur d’écrire à qui je l’entends. Et je m’installe sur la petite table branlante, sans appréhension. J’ai d’abord pensé que je n’avais rien à dire. Ma famille, depuis trois ans, je l’ai plutôt oubliée. Il faut dire que les quelques jours de permission n’ont été agréables pour personne. Je n’ai ni femme ni enfant. L’entreprise familiale ne m’a jamais beaucoup intéressé. Le village gorronnais me semble bien loin maintenant. L’essentiel de ma vie, finalement, c’est cette guerre. Je vais donc essayer d’en parler. Pour que les autres comprennent ce qui m’est arrivé. Je me sens très calme. J’ai tellement souvent risqué ma vie que l’échéance qui m’est promise m’indiffère un peu. Et puis, j’ai toujours cru, dès le début que je me sortirais de l’enfer dans lequel on nous a brutalement plongés. L’espoir est encore là. J’ai tellement entendu parler de simulacres d’exécution pour terroriser la troupe que je me dis : peut-être ?

De Gorron, mon village natal, j’évoquerai peut-être l’explosion et l’incendie de l’usine familiale. Tout le reste est si terne. Une famille sombre, sévère, où seul comptait le patrimoine. Mon père et mon oncle tenaient, très sérieusement, une tannerie industrielle et une conserverie de viande. Mes cousins et moi étions programmés pour prendre la succession. Je n’avais pas encore choisi : la puanteur des peaux ou le sel qui rongeait tout. Mes parents s’en désolaient. Seule, Rosalie, la vieille domestique qui nous avait élevés, mes sœurs et moi, semblait me comprendre. Je n’étais pas un mauvais élève. Il m’arrivait parfois même d’avoir d’excellentes notes, surtout quand je copiais sans vergogne sur mon voisin. Un petit à lunettes, le préféré des maîtres qui réussissait dans toutes les matières. Excepté en gymnastique, naturellement, là où moi j’excellais. Et quand il était absent ou qu’il refusait de me laisser copier, je n’hésitais pas à cacher dans ma trousse des petits papiers griffonnés censés palier le manque de travail. Les appréciations de mes maîtres étaient toujours pourrait mieux faire, manque d’ambition… Ce qui exaspérait mes parents. Il y eut pourtant un moment exceptionnel, en fin de cursus, au moment où un couple de jeunes enseignants remplaça les vieux instituteurs. Leurs méthodes nouvelles, notamment dans ce qu’on appelait les sciences naturelles, me plurent. Dès qu’il s’agissait d’expériences, de provoquer des réactions entre différents produits chauffés dans des tubes transparents, j’étais intéressé. Je crois même avoir obtenu des résultats qui étonnèrent les maîtres. Malheureusement, le peu d’intérêt de mes parents pour cette réussite partielle me découragea assez vite. Et je retombai dans l’ennui et le manque d’ambition.

Et puis, une nuit, une terrible explosion nous tira tous du lit. La grosse chaudière, le cœur de l’entreprise, dont la haute cheminée marquait notre position sociale, venait d’éclater sous la pression mal contrôlée d’une vapeur brûlante. La plupart des structures de l’usine étaient en bois. L’incendie prit très vite et les chaînes humaines improvisées transportant les seaux trop petits s’avérèrent nettement insuffisantes. L’intervention des pompiers avait pourtant été rapide et le ruisseau coulant dans la cour de l’usine fournissait l’eau nécessaire. Mais l’ambition de la famille, ses réalisations prétentieuses pour le lieu et l’époque, selon les voisins faussement compatissants, eurent raison de la pauvre pompe à bras. Au cours de cette nuit funeste, chacun put reconnaître toute ma vitalité, mon sens des décisions rapides, mon courage enfin qui laissa des marques sur ma peau et mes cheveux roussis. Le lendemain, devant les cendres fumantes, la famille était effondrée. Même mon père, cet homme inébranlable, semblait désemparé. Quand je lui pris la main lui annonçant que nous allions tour reconstruire, il me regarda étonné. Ce regard nouveau dura tout le temps de la reconstruction. J’y participais et, à la fin de l’école, on crut bien qu’enfin j’allais suivre les pas paternels. La déception en fut d’autant plus grande. A peine l’entreprise redémarrée, elle me redevint trop familière. J’avais alors un poste de magasinier. Et je m’ennuyais… Je m’ennuyais tellement que lorsqu’il fut question de guerre possible, je n’aspirais qu’à son éclatement.

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