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30 juin 2013 7 30 /06 /juin /2013 10:57

La permission…

 

Heureusement, il y eut la permission. Nous avions déjà connu les relèves. Mais nous ne nous éloignions guère du front. A part quelques privilégiés qui pouvaient bénéficier de véhicules à moteur. Ce n’était pas mon cas. Quand je pus enfin monter dans le train, j’eus le sentiment d’un retour aux sources, comme un paradis perdu qui devenait à nouveau accessible. Pourtant, le wagon dans lequel s’entassaient des soldats épuisés et sombres, n’avait rien de très gai. Finis les rodomontades, les plaisanteries douteuses, l’hilarité sur-jouée du départ à la guerre. Tout était empreint de gravité, même les timides projets que se promettaient de réaliser les permissionnaires.

            J’ai dormi comme je ne l’avais plus fait depuis bien longtemps. Les banquettes étaient dures, la place réduite, ma tête heurtait parfois durement la vitre sale. Mais il me suffisait d’ouvrir les yeux, de voir des paysages normaux, sans ravage des arbres, sans terre remuée, pour me rendormir paisiblement. C’est ainsi que j’arrivai à la gare d’Ambrières. Le soir tombait. Je fus surpris de voir le nombre de soldats descendant du train. Les quelques Gorronnais, je les connaissais un peu. Mais les jeunes des villages du canton m’étaient le plus souvent étrangers. Une voiture nous attendait. Le père Bayet, dont les sept fils étaient eux-mêmes sur le front, assurait le transport jusqu’à Gorron. Il y eut une bousculade. Chacun voulait sa place dans la voiture pour ne pas passer une nuit si précieuse à la gare. Je n’essayai même pas de monter. A l’évidence nous étions trop nombreux même si l’entassement dans la voiture pouvait être surprenant. Nous restions quelques-uns, résignés, nos sacs aux pieds. Le père Bayet vint nous voir et, nous frappant sur l’épaule, nous assura qu’il ferait un second voyage, l’obscurité ne lui faisant pas peur. Il pensait sans doute alors à ses propres fils et ne voulait en aucun cas réduire la permission tant attendue.

            Tous désiraient savoir et je ne pouvais rien dire. Il y avait la fatigue mais aussi la gêne. Ce que j’avais déjà vécu là-bas me paraissait ici inimaginable. Comment leur faire comprendre l’horreur, les moments dégradants, la peur honteuse. On me laissa tranquille. Ma chambre était prête. J’eus du mal à m’endormir. Le sommeil dans le train, sans doute. Mais aussi, paradoxalement, la douceur de l’oreiller, la chaleur de la couette. Je crus alors avoir définitivement changé. Corrompu comme une plante soumise à trop ou trop peu d’eau. Heureusement le sommeil vint en fin de nuit. Et je retrouvai au matin des sensations d’enfance. Les premières heures des vacances quand ma mère ouvrait les volets et la fenêtre, me laissant tout mon temps pour sortir de la douceur du sommeil. Le ciel était d’un bleu plutôt pâle, une fraîcheur matinale envahissait la chambre et le soleil, invisible, imposait malgré tout sa présence. J’étendis les jambes bien à plat sur le drap frais et remontai la couette jusqu’au menton. Au loin on cassait du bois. Le bruit régulier de la hache mécanique interrompu par instants par celui de la scie circulaire mordant le bois. Il m’avait suffit d’une nuit pour retourner dans la vie normale, moi qui croyais l’avoir à jamais quittée. J’en étais ravi. Mais déjà un sourd regret s’insinuait que j’éloignai avec une énergie douteuse.

 

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