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15 juin 2013 6 15 /06 /juin /2013 10:55

Un misérable exploit…

 

C’est pourtant peu de temps après que je gravis encore un échelon sur l’échelle du sordide. La pluie avait cessé. L’accalmie guerrière aussi. Il était en effet difficile d’imaginer une sortie. Les soldats alourdis par la boue tentant d’escalader un parapet mouvant ? La scène paraissait grotesque même pour nos chefs les plus belliqueux. Nous avions donc repris nos charges héroïques au cours desquelles mon souci premier était d’éviter les expositions inutiles. L’affaire était délicate car il ne fallait pas que ma pauvre protection soit prise pour une lâcheté condamnable. Il était en effet parfois plus dangereux de se protéger que de s’exposer. On pouvait échapper aux balles de l’ennemi. A celle du peloton d’exécution, c’était tout simplement impossible.

Ce jour-là donc, emporté par une charge pour une fois victorieuse, je me trouvai au contact direct avec l’Allemand. La plupart avait fui, laissant dans la tranchée sacrifiée quelques pauvres hères. Les uns trouvant là leur moment de gloire, se défendant rageusement, espérant une mort digne. Les autres, levant piteusement les mains, songeant sans doute à leur femme et leurs jeunes enfants. Je glissai sur le dos, la baïonnette au fusil, dans la tranchée ennemie et tombai sur un homme de mon âge, serrant son fusil, hésitant un instant sur l’attitude à prendre. S’il avait eu en face de lui un Français déchaîné hurlant sa haine, il aurait sans nul doute tenté d’épauler et tirer. Mais mon arrivée insolite, cette glissade dorsale, mon allure peu martiale, ont dû l’intriguer un instant. On dit que cela dure une fraction de seconde. Je ne pourrais le confirmer. J’eus le temps d’imaginer deux scénarios possibles : la levée des mains ou la charge avec la baïonnette. Le second l’emporta avant même sans doute que le soldat eût fait son choix.

Le réflexe prit le pas sur la conscience de l’acte. Ces manœuvres ridicules et répétitives qui ponctuèrent notre formation au combat pouvaient donc servir à quelque chose. La baïonnette s’enfonça dans le ventre bien plus mou que le mannequin de son qui nous servait alors. L’Allemand eut l’air surpris. Je le fus aussi. C’était donc si facile. Au moment où j’écris ces lignes, je ressens encore cette jubilation obscène. Le lâche soulagement, sans doute, d’avoir sauvé ma vie. Mais plus encore, peut-être, le sentiment de puissance de l’avoir ôtée à l’autre. L’euphorie malsaine ne dura guère. La surprise dans les yeux du soldat laissa la place à l’indicible douleur. Et si mécaniquement je remontais la baïonnette comme on me l’avait appris, déchirant, fouillant, pour être bien sûr de commettre l’irréparable, l’horreur tout à coup m’envahit. Et c’est tremblant, hurlant, les yeux pleins de larmes que je terminai l’affaire selon les règles transmises. L’ennemi ne bougeait plus. J’avais rempli ma tâche.

 

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