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5 janvier 2014 7 05 /01 /janvier /2014 11:54

Un cynisme contagieux…

J’ai poursuivi mon travail pendant une bonne partie de la journée. En fin d’après-midi, une agitation, des cris, des rires me parvinrent venant d’un angle de la tranchée invisible de notre petite infirmerie. Je n’y prêtai que peu d’attention quand un infirmier accourut en grande agitation. On venait d’abattre les prisonniers allemands. Je me précipitai vers le lieu de l’exécution. Un des deux sous-officiers achevait les prisonniers d’une balle dans la nuque. Cette fois, il ne s’agissait plus de stopper le cheval d’un major irascible. L’infirmier dut me retenir. J’allais me jeter sur le sous-officier en l’injuriant copieusement. Celui-ci tenta dans un premier temps de m’expliquer que les prisonniers avaient tenté de s’échapper. L’absurdité de l’excuse renforça ma colère. Les corps étaient rangés au pied du parapet. Aucun geste de fuite. Ils avaient été tout simplement froidement abattus. Agacé, le sous-officier me demanda de le suivre. Un commandant était présent dans le petit poste de commandement du secteur. J’eus droit alors à un discours dont le cynisme m’a laissé sans voix. Des prisonniers français auraient été fusillés sur la ligne de front. Il ne pouvait dire où mais l’information était selon lui certaine. Il fallait riposter, montrer notre détermination. Faire un exemple aux yeux de nos troupes, même si l’information pouvait être mise en doute, elle circulait dans les tranchées et il fallait couper court à tout sentiment de faiblesse de la part du commandement. J’étais effaré par l’argumentation qui pouvait ouvrir la voie à un enchaînement de représailles totalement contraire aux lois de la guerre. Mais ce qui me révoltait le plus était le non respect de la parole donnée par les sous-officiers. Parole que j’avais moi-même cautionnée. On m’expliqua alors que c’était le seul moyen d’éviter un mouvement de panique chez les prisonniers, ce qui aurait compliqué leur exécution. Le discours était froid, logique. Et j’ai eu un instant le sentiment de déraisonner. Le comble était qu’il arrivait même à me faire douter. La guerre est une situation exceptionnelle. Vouloir garder une morale et une logique ordinaires dans un contexte pareil, n’était-ce pas cela qui pouvait passer pour une folie ?

La question pouvait se poser dans la pratique même des soins. Jusqu’à présent je n’avais pas été confronté à ce qu’on ne peut qu’appeler la boucherie. Ma vocation était de soigner. Je soignais. Il m’arrivait souvent de reconnaître mon impuissance face à des blessures horribles contre lesquelles aucun médecin ne pouvait lutter. J’en étais par moments désespéré. Mais j’arrivais à surmonter mon émotion, ne serait-ce que pour sauver ceux qui pouvaient être sauvés. Un jour de grande offensive, alors que la préparation allemande était intensive, l’afflux de blessés devint inquiétant. Nous n’avions plus de place dans notre petite infirmerie. Nous n’avions plus le temps matériel de nous occuper de tous les blessés. Quand l’attaque fut déclenchée, la situation devint ingérable. On exigea alors de moi ce qui me parut impensable. Je devais, dans l’instant, décider des blessés à soigner en urgence. Tant qu’il fut question d’apprécier l’urgence des soins, même si l’avis était parfois difficile, je tentais de répondre le plus honnêtement à la demande. Mais quand il fallut désigner les blessés incurables, ceux qu’on laisserait mourir par nécessité de priorité, je refusai énergiquement. Si encore j’avais eu des critères à peu près fiables. Mais je savais que mes diagnostics ne pouvaient être qu’approximatifs. Je savais que j’avais tout à coup droit de vie ou de mort sur ces pauvres soldats. Et cela m’était insupportable. Allais-je choisir celui-ci plutôt que celui-là parce qu’il était plus jeune ? Ou au contraire plus âgé parce qu’il pouvait avoir femme et enfants ? Je refusai pendant un temps, luttai jusqu’à l’épuisement qui arriva malheureusement très vite. Et devant l’absurdité de ma conduite que ne pouvaient comprendre les membres de mon équipe les plus dévoués, je finis par accepter l’inacceptable. Il me fallut pour cela m’illusionner moi-même. Je me refusai à réfléchir. Un élément était toujours retenu. Je ne pouvais m’en remettre à la seule subjectivité. Et je compris alors comment dans des situations pareilles, l’Homme peut agir d’une manière absurde tout en justifiant à ses propres yeux un semblant de logique. Si on m’avait demandé au moment de mon choix ce qui l’avait justifié, j’aurais pu, je pense, avec même un semblant d’honnêteté, présenter un élément objectif. Or, avec le recul, je sais, maintenant, que ces choix étaient totalement arbitraires mais qu’il était alors impossible pour moi de le reconnaître.

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