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12 janvier 2014 7 12 /01 /janvier /2014 11:02

Complexité de l’âme humaine…

Il en était de même pour d’autres comportements qui, dans d’autres contextes plus normaux, m’auraient paru monstrueux. Il m’arrivait parfois d’être aux côtés des soldats, tout près du parapet quand la bataille était déclenchée. Je me souviens d’un d’entre eux, tireur émérite, pour lequel on avait aménagé une petite tourelle blindée qui lui permettait d’atteindre l’adversaire sans risque trop important. Ce soldat était un jeune paysan, plutôt placide qui, je suppose, avait développé son talent en chassant très jeune. Il parlait peu, semblait parfois indifférent au drame auquel il participait. Mais quand il s’installait dans son poste d’observation et qu’il réussissait à atteindre mortellement un ennemi, sa jubilation était telle qu’il poussait des cris de joie bientôt connus de toute la tranchée. Les autres soldats se bousculaient alors dans les postes d’observation pour participer au spectacle. Et les cris de joie s’amplifiaient à chaque fois que le tireur faisait mouche. Cet engouement pour la mort de jeunes gens, même s’ils appartenaient au camp ennemi, m’horrifiait. Et pourtant, entraîné un jour par un de mes infirmiers, je suis allé moi-même dans le poste d’observation. Persuadé d’aller poser un regard critique sur un travers humain qui me révoltait, je me suis rapidement senti très mal à l’aise. Non seulement je n’éprouvais rien de particulier quand les silhouettes désarticulées étaient rejetées derrière le parapet adverse mais, assez rapidement, je sentais comme un regret quand notre tireur manquait sa cible. Et je dois, une nouvelle fois me rendre à l’évidence, j’étais alors pris par un jeu morbide qui finissait par me fasciner. Dans cette fascination, j’avais beau m’en défendre, entrait la mort de la cible.

Je suis parti d’une véritable condamnation d’un comportement inacceptable, même en temps de guerre, consistant à renier la parole donnée. Avec tout le recul permis par mon séjour à l’hôpital et l’expérience de quatre années de guerre, je maintiens fermement cette condamnation et estime être personnellement épargné de cette ignominie. Je ne me résoudrai jamais à accepter la seule prise en compte de la fin, en l’occurrence ici la victoire, quels que soient les moyens employés. On me dira que cela vient de mon statut de non combattant. C’est possible mais je n’en démordrai pas. Je suis par contre beaucoup moins assuré au sujet des plaisirs et des fascinations douteux que peuvent engendrer la violence, les destructions… Il m’est arrivé, au cours de ces quatre années, rarement tant la tâche était lourde, de m’aménager quelques phases de repos. Quand après les pires déchaînements les deux camps s’accordaient tacitement quelque répit, il m’arrivait de chercher, dans un silence relatif, les bruits des temps de paix. Bizarrement, dans ces moments, on pouvait entendre des chants d’oiseaux, voir des feuilles frissonner sur quelques branches rescapées. Tout en me demandant comment il pouvait rester dans cette apocalypse où tout semblait haché, détruit, des signes de vie aussi fragiles, je goûtais avidement ce reste de normalité. Généralement cela me procurait un bien-être très éphémère qui, loin de me conforter accentuait la rechute dans l’horreur qui rapidement survenait. D’autres moments participaient de cette recherche de repos, ou plutôt de répit. Je les trouvais, paradoxalement, au plus fort de la bataille. Quand une attaque était programmée, l’un ou l’autre camp préparait le terrain au moyen d’un bombardement intense. Si celui-ci venait de notre camp, j’essayais de trouver un poste d’observation suffisamment sûr et m’installais comme au spectacle. La nuit était favorable à ce plaisir que j’aurais voulu esthétique. Les balles traçantes, les fusées éclairantes, les flammes des impacts et même les volutes de fumée embrasaient l’horizon et donnaient à l’obscurité une dimension magique. Je n’étais pas le seul à trouver du plaisir à ces visions grandioses. Mais je pense aujourd’hui qu’au-delà de l’esthétique, les destructions elles-mêmes faisaient partie du plaisir ressenti. Tuer, détruire, procureraient donc du plaisir à l’Homme malgré l’horreur, la compassion ressenties en même temps face à la souffrance des autres.

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