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5 janvier 2014 7 05 /01 /janvier /2014 11:53

e retire de l’âtre une autre photographie à demi-brulée. Un de ces vieux clichés rétro et amusant où on allongeait les bébés, nus sur le ventre. Seules les fesses rebondies et les pieds dodus ont échappé aux braises. Malgré l’inquiétude, je souris. Que fait donc cette photo ici et qui peut bien être cet enfant dont les flammes viennent d’emporter définitivement le visage ? Au dos de l’image, de la petite écriture penchée de maman, un prénom : Gabriel, le frère de papa ? …ou moi ? Une date : 29 juillet 194.. Le 3 est à peine visible, érodé par les braises, un âge : six mois et ... Moi ? Oui, c’est cela, je suis né le 28 janvier 1943, six mois et un jour. Mais, ce bébé ? Moi ? Impossible ! Alors le film se rembobine, un obstacle se heurte violemment à ma compréhension. L’histoire se brouille. La logique regimbe, fulmine puis explose. Tentant d’en saisir un débris, ma raison trébuche, empêtrée dans le piège de l’évidence.

J’attends son réveil. Elle me reconnaît, me sourit et tend une main que j’emprisonne. J’assois doucement le corps fluet et recroquevillé, le cale contre le mien. Je craque l’allumette. Les flammes timides amorcent leur danse langoureuse, puis s’enhardissent à combattre l’obscurité naissante. Après quelques secondes, les marionnettes du temps défunt, goguenardes, se réjouissent en chœur et me narguent. Nous volons ainsi de longs instants complices de contemplation à la vie qui s’enfuit.

Je tends le fragment de photo du demi-bébé nu, vestige d’une époque autre, avant la mort du père, avant le bombardement, avant la fuite.

Doucement, je susurre : « Maman, maman, cet enfant, c’est qui ? »

Son regard s’absente, bascule, s’affole, me cherche, me fuit, revient. La pression de sa main s’accentue, subtile.

-« Ca ne peut pas être moi, n’est ce pas? »

Son pouce, maladroit, masque la tâche. Ses yeux se referment.

Je susurre d’une traite pour ne pas faiblir : « Il a une tache de naissance sur la hanche gauche, un baiser d’ange comme celui de papa. »

Ce soupir, tendu, douloureux.

Sa voix, sa parole dans un souffle : « -Tu ne peux pas comprendre, Gabriel, mon Gabriel… Tu ne peux pas savoir … Ce vide, dans la couverture, là-bas… »

Sanglots.

Baiser d’ange ou de Juda ? J’ai jeté le morceau d’image aux fantômes. Nous les avons regardés lécher avidement puis se délecter en gloussant de cette infime parcelle de vérité qu’ils avaient si cruellement méprisée.

Je l’ai serré contre moi, pauvre petit insecte, frêle brindille de bois, minuscule Être trop humain et j’ai su, j’ai compris l’horreur de cet instant qui fit basculer sa vie, la mienne, notre vie. J’ai réalisé comment soixante-sept années de secret pouvaient murer l’inacceptable. Comme elle, j’ai vécu l’instant crucifiant de l’extrême, celui de l’absence irréversible des battements d’un cœur aimé contre le vôtre.

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