Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
29 décembre 2013 7 29 /12 /décembre /2013 10:29

Courage ou naïveté ?...

Il me fallut du temps pour obtenir un entretien privé avec le médecin major. Il me reçut, debout près de son cheval, la cravache à la main, me signifiant ainsi qu’il n’avait que peu de temps à m’accorder. Je lui relatai la scène qui m’avait révolté. Il sembla un peu surpris et faillit enfourcher son cheval avant même de me répondre. Retarder sa sortie pour un motif apparemment aussi futile semblait l’exaspérer. J’insistai. Il en fut étonné. Je lui demandai s’il avait déjà eu connaissance d’un non respect aussi grave d’un principe qu’il nous avait présenté lui-même comme sacré. Il en fut un peu ébranlé. C’est la guerre… Mais c’est précisément parce que c’était la guerre qu’il était important de respecter encore quelques principes. Sinon on sombrait dans une barbarie qui nous ramenait à l’état sauvage. Il s’adoucit, m’expliqua qu’il comprenait ma réaction mais me demanda en quoi il était plus particulièrement concerné. Le fait qu’il ne puisse se rendre compte qu’il avait une très grande responsabilité comme porteur même du principe, me laissa un instant sans voix. Qu’en serait-il du discours d’accueil des futurs médecins ? Allait-il réaffirmer les règles qu’il nous avait si solennellement présentées ? Il ne répondit pas et monta sur son cheval. Je commis alors un geste dont je ne mesurai pas l’audace. Je pris son cheval par le mors et l’empêchai d’avancer. Le major rougit brusquement et la cravache se leva. Je soutins son regard. Je crois que la surprise l’emporta sur la colère. Il baissa la main et me demanda sèchement ce que je proposais. Il me fallait répondre très vite, je n’avais pas prévu cette interrogation. Je me lançai alors dans une improvisation moyennement contrôlée. Je crois, au bout du compte que je ne m’en sortis pas trop mal. Le major accepta de rencontrer le général de division. Il s’agissait de rappeler à tous, jusqu’au plus simple soldat, le principe bafoué dans la casemate allemande.

Le major partit à sa promenade, très droit sur sa selle. Je crois qu’il me sourit. Je me demande encore s’il y avait de la bienveillance dans ce sourire ou une moquerie cachée. Si le principe avait été rappelé près des combattants, le rappel ne passa pas par les services de santé. J’aurais sans doute dû me renseigner. Mais je ne le fis pas. Une petite lâcheté. J’estimais alors avoir fait mon devoir, à mon niveau. Que le reste appartenait à d’autres instances autrement plus importantes que la mienne. Je crois bien maintenant en repensant à l’épisode que je n’avais nullement l’intention de prendre une nouvelle fois le cheval du major par le mors. La cravache évitée avait sans doute joué son rôle. Même si je me persuadais que la sagesse l’avait emporté sur une audace qui ne pouvait être renouvelée.

Le principe bafoué dans le feu de l’action, actuellement, me paraît moins grave que l’épisode vécu quelques mois après. C’était, encore une fois, à la suite d’attaques/contre-attaques totalement inutiles. Je pourrais ici disserter sur l’absurdité de la guerre. Il y aurait tant à dire. Mais je suis plus intéressé par ce qu’elle peut révéler de l’âme humaine. Ce jour, là, donc, on avait fait des prisonniers. Fidèle à mon habitude, je les soignais avec autant de précautions que les soldats français. Cela m’avait déjà valu quelques remarques. Parfois ironiques, souvent agressives. J’y étais habitué. Il se trouvait que parmi les prisonniers allemands, un jeune homme parlait français. Etudiant en médecine, il pouvait se rendre compte, mieux que ses camarades, de la qualité de mes soins. Nous échangeâmes quelques mots. Il me demanda, l’air un peu triste, pourquoi je perdais ainsi mon temps. Je ne comprenais pas sa question, le rassurais sur son état qui ne me paraissait pas très grave. Il sourit en me précisant qu’il ne parlait pas de sa santé mais de la décision prise par notre armée de se débarrasser des prisonniers. Devant mes dénégations, mon air presque offensé, il m’informa avoir surpris une conversation entre deux sous-officiers présents alors dans la tranchée. Persuadé qu’il avait mal interprété des propos prononcés malgré tout dans une langue étrangère pour lui, j’allai tout de même demander des explications aux sous-officiers concernés. J’ai bien senti une gêne chez les deux hommes mais ils m’affirmèrent que l’Allemand avait mal compris et qu’il n’était pas question de supprimer les prisonniers. Rassuré je revins vers mon jeune soldat et lui confirmai qu’il faisait une erreur. Il me tint un moment les mains en me remerciant chaleureusement. Il semblait d’autant plus joyeux que les sous-officiers eux-mêmes vinrent le voir et confirmèrent mes dires.

Partager cet article
Repost0

commentaires

Présentation

  • : Le blog de jouvinjc
  • : Principalement axé sur l'histoire locale (ville de Gorron), ce blog permettra de suivre régulièrement l'avancée des travaux réalisés autour de ce thème.
  • Contact

Texte Libre

Vous trouverez dans ce blog trois thèmes liés à l'histoire de la ville de Gorron. Les différents articles seront renouvelés régulièrement. Ceux qui auront été retirés sont disponibles par courriel à l'adresse suivante : jouvinjc@wanadoo.fr

Recherche