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29 décembre 2013 7 29 /12 /décembre /2013 10:27

9 Juin 1944, papa et son groupe de compagnons, informés par un réseau de résistants, subodoraient l’imminence d’une intervention alliée sur notre ville. Des avions surveillaient la région depuis le début du mois, annonciateurs d’un probable bombardement. Après notre installation dans une des caves de l’immeuble où nous logions, il nous embrassa pour rejoindre au plus vite ses camarades sous le pont de chemin de fer qui enjambait la rivière. Il s’y hâta une priorité en tête : empêcher la destruction de la voie pour laisser le passage aux libérateurs. J’ai vécu cette nuit-là dans les bras de ma mère, recouvert d’une pauvre couverture bleue pâle. Maman m’a souvent retracé l’épouvante des vrombissements de moteurs de bombardiers entre deux hurlements de tocsin, la solitude malgré l’entassement des gens et des biens dans les sous-sols humides, l’enchaînement d’heures interminables dans l’obscurité, les respirations et les grelottements asservis au rythme des passages d’avions et des secousses du sol à chaque impact d’explosifs. Tous ces bruits effrayants n’alternaient qu’avec les longs silences angoissés que meublaient parfois l’enchevêtrement des prières des aïeules aux pleurs des nourrissons. Moi, je ne disais rien, blotti contre son cœur.

Au petit matin, les plus robustes durent s’entraider pour déplacer des gravats entassés et dégager une issue. Dehors, le choc ! Les maisons effondrées, les amas de poutres, de briques, d’ardoises et de tôles enchevêtrées en vestiges informes offraient à leurs regards pétrifiés un paysage de désolation. Des incendies rageaient en plusieurs endroits. D’imposants panaches de fumée montaient dans l’air chaud devenu asphyxiant de l’été naissant. Une odeur âcre de brûlé s’emparait de la ville. Maman courut sans me lâcher vers le pont de chemin de fer : des corps écorchés, déchiquetés, des blessés gémissants, implorants, des morts aux yeux hébétés par dizaines. Un amoncellement de ferraille remplaçait le viaduc. Elle a fouillé longtemps, interrogé les vivants, les voisins, les secouristes. Un maigre espoir accroché à sa volonté de le retrouver ramena ses pas jusqu’à notre immeuble. Seul y subsistait un pan de mur déchiqueté.

Les trois quarts de la ville anéantis en quelques heures ! Des centaines de vies effacées dont celle de mon père. Trois jours pendant lesquels l’espoir s’amenuisa jusqu’à l’ultime expiration, nous errâmes, somnolant dans des recoins de rue, recrachant la poussière de pierres suspendue à l’air moite, nourris de ce qu’elle dénichait. Elle parcourut les ruines jusqu’à ce qu’elle comprenne que l’extrémité de cette effroyable page de notre vie écrite par le destin et l’Histoire était atteinte. Elle s’enfuit avec moi pour seul bagage.

Alors, le long cortège des fuyards nous avala sur la route principale vers la Bretagne. Elle suivit, brebis aveugle, égarée dans la masse miséreuse. Elle raconte qu’à un moment une balle perdue a rougi la couverture bleue. Elle dit si bien l’effroi de ma mort supposée avec ses mots. « Si tu avais entendu ce silence, cette absence des battements de ton cœur contre le mien. » Elle n’osait vérifier si j’étais sauf. Elle ne pensait plus, se demandant juste quelle mère pouvait survivre à son enfant. Un avion est passé, jetant la panique sur le troupeau de réfugiés et les dispersant sur les bas-côtés. Elle a chuté, s’est enfoncée dans un fossé plein d’orties, me tenant à bout de bras et m’a lâché un court instant me poussant à l’abri dans un creux sous un gros chêne. « Quand je me suis relevée, tu étais réveillé, debout, pleurant et m’appelant. Je t’ai saisi, abandonnant la couverture souillée sous l’arbre. » S’échapper de cet enfer, fuir plus loin, laisser cette horreur derrière nous. Les gens hurlaient, gémissaient. Les femmes imploraient Dieu tout en courant. Une mère paniquée hurlait le prénom de son gosse égaré. « Je t’ai enlacé très fort, je ne voulais pas que cela m’arrive aussi. » Elle a marché longtemps, les bras tétanisés autour de mon corps, instinctivement.

Au bout de la route, une famille de paysans nous a accueillis m’offrant une horde de frères et de sœurs. Nous sommes restés au village de « Plérin ». Maman a travaillé chez la couturière, appris le métier, puis créé son atelier. J’y ai grandi. Je n’hésite pas à affirmer que je suis originaire d’ici. Aucun souvenir de mon lieu de naissance ne s’infiltre pour le démentir.

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