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8 décembre 2013 7 08 /12 /décembre /2013 12:15

Une nouvelle de Françoise Bouchet. N’hésitez pas à m’envoyer des fictions, quel qu’en soit le thème. JC.

Elle s’endort, souffle de cristal. Je colle ma joue contre sa poitrine décharnée. L’oreille immobile sur le tissu léger de sa chemise de nuit, mes sens harmonisés cueillent sa chaleur enchevêtrée à son subtil parfum. A peine perceptible, le cœur frémit, oscillant entre hier et demain. On le devine épuisé par l’ultime combat contre l’usure de presque quatre-vingt-dix années de battements. Je contemple maman, « ma maman », ses cheveux blancs et sa peau marbrée de brun, traces indélébiles du gouvernail intransigeant du temps. La couette de plume engloutit le corps amaigri et frêle. Elle ne peut s’éteindre ainsi. Ses paupières diaphanes s’ouvriront, son sourire enluminera notre communion, bientôt. Pour l’heur, le sommeil emporte sa lassitude. Tant mieux.

Elle n’a jamais voulu quitter le petit logis, refuge d’après la guerre, d’après la fuite. Ici, le temps figé ravive, à chaque visite, l’âme du garçonnet. En bas, son atelier de couturière demeure intact, rangé, briqué comme à l’origine. Il côtoie la minuscule cuisine de nos dîners en tête à tête dans la chaleur du poêle ronflant. Sous le toit, sa chambre et son lit de coin au creux duquel aucun homme ne fut accueilli ; à côté, la mansarde, vestige de ma chambre d’enfant. J’y reviens pour quelques jours, près d’elle, souvenirs au ventre. Elle refuse l’hôpital. Je ne saurai l’y contraindre.

En ce jour de juin, la chaleur de l’air est suffocante. Les volets mi-clos emprisonnent à peine l’inestimable fraîcheur des vieilles pierres. Dans une frasque soudaine, l’orage éclatera, question de minutes ou d’heures et brisera enfin l’oppression d’un ciel ténébreux. Pourtant, je dépose des vieux journaux et du bois sec dans le foyer de la cheminée. A son réveil, je craquerai l’allumette. Fusionnels, nous contemplerons les flammes et guetterons, hypnotisés, leurs crépitements joyeux. Les rires bienveillants de ceux qui nous ont quittés empliront la pièce. J’affectionne tant cette lueur capricieuse qui peuple les murs de spectres hilares à la tombée de la nuit. Alors, elle me racontait encore et encore, telle une vieille légende, notre histoire. Je buvais son chant, mythe fondateur de notre existence. Parfois, ses yeux s’embuaient, un léger retroussement de nez s’esquissait, un tremblement à peine perceptible agitait ses lèvres. J’implorais, anxieux : « encore maman », rien que pour m’assurer la capture égoïste de sa voix mélodieuse et de son attention. Une fugace douleur physique m’étreignait, l’angoisse que le carrousel des esprits la happe et l’emprisonne dans le filet des mystères de la réminiscence, pour l’arracher irrémédiablement à mon amour.

Elle m’enveloppait alors de sa présence et me psalmodiait de longs poèmes qui parlaient d’exodes.

Je remue quelques cendres oubliées, des traces de papiers consumés, des bribes de vieilles photographies à demi-brunies par une crémation indolente.

J’en retire un fragment de poésie. Seules quelques hampes élancées et fières jouent encore les funambules et rebondissent, souples et gracieuses, sur les lignes d’une page déchirée de cahier d’écolier. Le feu a grignoté la fine écriture violette : « Chaque matin, croise sur mon chemin l’absence de l’enfance, mais tu es là, promesse de len… ».

Cette photo-là, c’est nous deux, des silhouettes à demi-carbonisées : elle, vingt-cinq ans, moi, à peine quatre. Pourquoi avoir voulu détruire ces reliques ? Pense-t-elle pouvoir ainsi gommer le passé et alléger le fardeau des souvenances pour franchir, purifiée, cette étrange passerelle qui nous attend tous et dont je la sens si proche maintenant?

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